Que dire d’autre que le regret de n’avoir jamais remercié l’homme durant son vivant. Driss Benali, décédé hier à l’âge de 69 ans, avait su se faire une place particulière et atypique dans le débat public marocain.

Driss Benali fut d’abord un survivant. Survivant à une époque marquée par le naufrage des intellectuels marocains. Ainsi des terribles années 2000 qui ont vu tout ce que compte le Maroc d’élite se renier et se trahir, troquant ses convictions contre des maroquins et des strapontins. Il ne ruina pas son capital et laissa passer la crise. Ses prises de parole sont alors dirigées contre l’obsession du maintien des équilibres macroéconomiques érigée en ligne rouge héritée du plan d'ajustement structurel. Il dira et répétera que cette gestion budgétaire, inchangeable, ne constitue pas vision économique. Il dénoncera les privatisations et ceux qui « ont délibérément mis en faillite l'entreprise publique pour pouvoir la racheter par la suite, dans le cadre de la privatisation. » 


Driss Benali avait une obsession. Celle de l’éducation qu’il n’aura de cesse de rappeler. En 2003, il dit : « Le problème qui s'est posé par la suite, au Maroc, c'est que l'élite du pays a trahi la masse, car elle n'a pas suivi cet élan populaire, c'est-à-dire celui de donner à l'éducation une place de choix dans la politique » . En 2012, il continue : « ce drame vécu par une partie de la population qui a cru, à tort, que le système éducatif de ce pays était à même de la mener vers une vie décente et vers une bonne intégration dans la société. ». Il aura passé des décennies à tirer la sonnette d’alarme sans jamais être écouté. 


Sur la classe moyenne l’économiste a également beaucoup produit. Il appelait de ses vœux à l'émergence d'une classe moyenne instruite car « Il n’y a pas d’économie forte et moderne sans une classe moyenne consistante et grande. » . Il préconisait une méthode juste « à travers la fiscalité, à travers également une politique beaucoup plus ciblée vers cette catégorie sociale de manière à donner une dynamique économique» . Mais c’était compter sans l’économie de rente qui a tout chamboulé. Il dit : « L’économie de la rente a une double fonction : Elle permet, d’une part, aux dirigeants d’élargir leur pouvoir, d’étendre leurs bases sociales et de multiplier leur influence au sein de la société ; et, d’autre part, elle procure aux gens ‘’d’en-bas’’ la possibilité d’avoir accès à certains privilèges et de surmonter les obstacles qui se dressent devant leur mobilité sociale et les promotions qui vont avec. »


Ce sont-là quelques fondamentaux du professeur Benali qui depuis des années a alimenté le débat public par des prises de position et une production intellectuelle remarquables et de qualité. Dans un pays où les économistes excellent dans la rente du consulting auprès des organisations internationales et des pouvoirs publics, quand ils n’ont d’économistes que le qualificatif, Driss Benali faisait son métier constituant bien malgré lui une exception.


Arrivé le printemps arabe, il était déjà armé d’une indépendance d’esprit et d’une compétence incontestables. Il ne sera pas de ceux qui se positionneront au début du côté de la contestation avant de négocier leur défection contre quelques avantages. Comme il ne sera pas de ceux qui se réfugieront dans le silence et lâcheté. Il ne sera pas non plus de ceux qui se tairont de peur d’en dire trop ou de froisser des susceptibilités.


Car dans la rue le mouvement 20 février opérait un arbitrage aboutissant à l’explosion du taux de dépréciation de beaucoup de faux démocrates et autres intellectuels accommodants. Le « tri » opéré disqualifia beaucoup d’acteurs de la scène publique fourvoyés dans l’indignité. Driss Benali échappera à cette purge symbolique et aura été une belle découverte !


Dès le lendemain des manifestations il sera sans concession : « La rue demande des réformes, elle n'est pas au stade où on demande le changement de régime. Maintenant il appartient à l'autre côté de bien saisir le message et d'agir en conséquence. Après tout, vous savez bien ce qui arrive quand il n'y a pas de réforme. S'il n'y a pas de réforme, il y a autre chose, et je préfère ne pas en parler. » Il ne met pas de gants pour dénoncer « Ces personnages du vieux Makhzen, même s'ils sont déguisés en costumes modernes, ne doivent plus rester dans le décor, ni politique, ni économique. »

Il participa à plusieurs conférences pour dénoncer l’absolutisme, le dénie de liberté, l’économie de rente et la servitude à coup de privilèges. Avec une vivacité d’esprit, une aisance d'expression et une force d’argumentaire qui font de chaque prise de parole un moment instructif et agréable. Cet homme avait un don certain : 



Driss Benali aurait pu être aussi un excellent ingénieur. Car il réussira là où absolument tout le monde a échoué : construire un pont intellectuel entre les jeunes contestataires et le monde économique. Il doit cela à une conjoncture presque anecdotique : à la faveur du printemps arabe le quotidien arabophone Al Massae commença à publier chaque samedi une chronique de Driss Benali, formidablement traduite par le journaliste Mohamed Bouhrid , et qui rendra la pensée de l’économiste accessible à une large audience arabophone. Les lecteurs découvriront un homme sans concession et qui chérit avant toute autre chose une discipline spécifique : Celle de nommer les choses. Albert Camus avait dit un jour « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde ». En bien nommant les choses Driss Benali avait permis à beaucoup de jeune de découvrir le malheur du Maroc et l’origine de ses maux. On pourra encore lire ses chroniques du Maroc post 20 février où le professeur, expose, explique, vulgarise et prend position avec une pédagogie sans faille et un courage à toute épreuve. Il ne renoncera pas, il ne se reniera pas, il ne cédera pas… jusqu’à sa dernière chronique.


Une vidéo presque testamentaire, filmée deux mois avant sa mort, résuma son plaidoyer avec le style agréable, rigoureux et soigné qui est le sien :

 L’intelligence de Driss Benali avait été aussi son positionnement. Ni révolutionnaire, ni nihiliste, ni courtisan, ni intellectuel accommodant. Il était un homme libre, farouchement indépendant, tout en évitant la caricature. Un homme raisonné et raisonnable. La distance avec le pouvoir et ses hommes au lieu de la rupture. La quête d’une réforme réelle et globale au lieu des envolées révolutionnaires. La rationalité économique au service de la justice sociale au lieu des rêves impossibles. Là où beaucoup d’autres se sont déchirés entre la majorité des intellectuels affiliés au pouvoir et la minorité du front de refus, Driss Benali a su adopter un positionnement bien à lui qui a fait que sa voix, puissante et inflexible, fut écoutée et dans beaucoup de cercles appréhendée.

C’est ce qui fait que les funérailles de Driss Benali, qui se sont déroulées mardi à Rabat, ont rassemblé de différentes personnalités du paysage politique et social. Beaucoup de ceux qui lui ont témoigné de la compassion auraient été inspirés de suivre son exemple. Beaucoup d’entre eux représentaient ce qu’il n’a eu de cesse de dénoncer. 


Peindre l’homme en héros serait ridicule. Mais Driss Benali fut assurément un homme d’une générosité intellectuelle extraordinaire et d’une indépendance et un courage certains. En cela, la disparition de cet homme d’exception laissera un immense vide dans un paysage politico-économique plus que jamais pauvre et sans valeur ajoutée.