Il faut pour toute tragi-comédie qui se respecte des personnages de haute lignée. Voici Abdessamad El Idrissi, député PJD par qui tout cela est arrivé. Encore méconnu il y a quelques semaines, il a eu un destin à la Suzanne Boyle. Épisodiquement chantre de l’exception marocaine, l’avocat a été roué de coups à Rabat lorsqu’il s’est retrouvé un peu par hasard dans une manifestation de diplômés chômeurs.

Depuis c’est le drame. Les PJDistes qui croyaient que la matraque était réservée aux manifestants, aux bouzebals et autres activistes, que ça faisait partie des scènes de rue ordinaires, crient au scandale. Ils avalaient tout tant que ce n’est pas un des leurs. Depuis ils n’arrêtent pas de chialer.

On s’en serait passé du reste des évènements car les faits sont têtus : les frères du matraqué ont beau crier au scandale, il ne se passera rien. Punir le pacha de Hassan et le commissaire qui ont donné l’ordre de matraque, ça serait enlever sa hiba au para-système qui subit sur le boulevard Mohammed V à force d’obscénités verbales et de violences physiques. Il advient que certaines fonctionnaires de l’appareil sécuritaire jouissent d’une immunité qui fait pâlir de jalousie les parlementaires eux-mêmes. Et franchement, si Benkirane avait une once de pouvoir sur le pacha de Hassan et ses commissaires, ça se saurait ! Et puis la situation est intenable : rendre justice au malheureux El Idrissi créerait une jurisprudence et il ne faudra pas attendre longtemps avant de voir des bataillons de matraqués réclamer le même traitement. Ça serait interdire la violence policière et ça c’est rêver. Et puis quoi encore, respecter le droit de manifester tant qu’on y est ?!

 Les choses pourraient s’arrêter là, une humiliation de plus pour le PJD noyée parmi toutes les autres. Sauf voilà, l’affaire a pris des dimensions médiatiques énormes qu’il a fallait laver l’affront.

Intervient alors le deuxième personnage de la tragi-comédie. Voici Taoufik Bouachrine, directeur du quotidien Akhbar Al Yaoume. On avait raté un épisode, parce qu’on se souvient qu’on l’avait laissé celui-là en grève d’éditos suite à une condamnation dans une affaire de villa que le journaliste contestait au nom de la liberté de l’expression. C’était l’époque où l’on prenait tous les journalistes pour des gens honnêtes. Taoufik Bouachrine doit sa grâce au mouvement 20 février, il en avait bien profité, le soutenant au début avant de négocier pour faire un virage à 180 degrés en juin 2011. C’est à cette époque qu’il a eu une révélation devine et a découvert, du jour ou lendemain, que les réformes proposées, n’étaient pas si mal que ça, faisant les louanges du pouvoir et de la constitution, théorisant sur le « deuxième royaume » (sic !) concept de communicant qu’il avait tenté d’instaurer dans le paysage en vain. 

Depuis c’est simple. Akhbar Al Yaoume est au PJD ce qu’est le matin au palais, peut-être avec un peu plus d’habilité. A chaque fois que le PJD ou le chef de gouvernement est humilié, ce qui se produit chaque semaine, Taoufik Bouachrine est là pour leur offrir une porte de sortie plus ou moins honorable. A coups de « scoops » distillés par ses amis.

Ainsi de l’affaire du député matraqué. Des « sources internes au PJD » ont révélé au journal que « Sa Majesté le Roi a contacté le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, et lui a fait part de son entière et totale désapprobation quant à ce qui est arrivé au jeune député, membre par ailleurs du Forum de la Dignité, du fait des forces de l’ordre, de même qu’il a appelé le chef du gouvernement à appliquer la loi ». Tout le monde y trouve son compte et à bon compte : le roi se donnant le beau rôle de protecteur et le gouvernement affichant le soutien du seul personnage du Royaume qui a pouvoir sur le pacha de Hassan, les commissaires et tout le reste. Et Bouachrine vend des journaux. On appréciera au passage l’absence dans le film du personnage de Mustapha Ramid, ministre de la Justice (et des libertés – sic !) qui aurait dû dès le début ordonner au parquet d’ouvrir une enquête. 

Retour au boulevard Mohamed V, au pacha de Hassan et ses commissaires. Le pauvre, sa matrice a été dérégulée en lisant ces informations. Mercredi matin, des milliers de diplômés chômeurs manifestent et arrivent jusqu’à la proximité du palais royal à Rabat. Le journaliste de Rue 20 raconte : « les forces de l’ordre sont rarement intervenus craignant l’usage de force suite aux infos révélant la colère du roi après le matraquage du député PJD ». On image le pacha de Hassan et ses commissaires, hésitant ne sachant pas quoi faire, craignant la matraque de trop et les conséquences de la colère royale. A sa place vous ferez quoi ? Beh il a fait pareil, s’acharnant à être gentil, retenant ses pulsions matraquières et rivalisant pour le prix Nobel de la politesse. Et on imagine ses « confrères » partout dans le pays confrontés au même dilemme : on ne leur a jamais appris à gérer les manifestations dans le respect du droit et des lois et en leur enlevant la violence policière ils deviennent orphelins ne sachant plus quoi faire. 

C’en était trop pour la machine. Faut pas déconner, le système doit être tenu! Intervient alors le troisième personnage de la tragi-comédie, le matin du Sahara et du reste, qui dans un édito d’anthologie gronde tout le monde (au nom de quoi?)  ajoutant le ridicule au grotesque. « Les plumitifs au service de cette presse devraient se rendre compte, au-delà de la déontologie journalistique qui exige du journal de vérifier ses sources et d’avancer les preuves de ses révélations, des dangers réels qu’il peut faire courir aux institutions. » dixit le quotidien aux ordres. Chose étonnante à relever, le quotidien du palais parle même des « Dangers réels » courus par les institutions comme s’elles étaient si fragiles que le moindre incident sur le boulevard Mohamed V pouvant les bousculer. C’est bon à savoir, cela nous a échappé. Le ton est martial, les institutions sont menacées, l’heure est grave. Tous aux abris ! 

Jeudi matin, le pacha de Hassan et les commissaires reprenaient leur harka sur le boulevard Mohammed V, confortés par l’édito autorisé du quotidien le matin, captant le signal, plus que jamais forts, bénéficiant d’une immunité de fait. Ils reprennent couleurs, prêts à subir et jouir. Les grondés du PJD quant à eux ont fait ce qu’ils ont appris à faire : ils se sont un peu calmés. Aucune enquête n’a été ouverte sur le matraquage du député. Taoufik Bouachrine affiche une posture de chantre de la liberté. Ainsi vont les choses à Rabat.

Un jour viendra c’est le chef du gouvernement lui-même qui sera matraqué. Cela n’a rien d’improbable. Il ravalera alors sa honte et racontera des blagues pour faire rire les gens. Il parait que ça lui remonte le moral et l’aide à tenir.



Photo : la bande du pacha de Hassan à l’œuvre dans une précédente manifestation