A un moment on y a cru. On a cru qu’en cet an deux mille douze, le roi Mohammed VI épargnera aux Marocains ce moment pénible où nombre d’entre eux se sentiront humiliés et blessés devant le monde entier. 

Mardi prochain donc, le Maroc donnera encore une fois, de lui-même, l’image d’un pays hors du temps et hors du monde, à la faveur d’un cérémonial d’un autre siècle où les hommes sont rabaissés à l’état de soumission extrême et au rang de serviteurs pour ne pas dire esclaves.

Sauf miracle, c’est un Mohammed VI au faite de son pouvoir, qui se présentera sur son cheval ou sa limousine devant ceux qui auront pour mission de lui transmettre leur « allégeance » et celle du peuple marocain. Les images diffusées en direct, et sans doute largement reprises dans le monde entier via internet et les télévisions, sont insupportables et intolérables. 

Les élus et corps constitués du royaume massés dans l’enceinte du méchour comme du bétail, encadrés par une armada de 3bid (esclaves ou serviteurs) défileront rang par rang, avant d’être successivement chassés du passage royal. Les cris résonnent comme un écho lointain des siècles passés « Alaah ybaark fi amer sidi» (Que Dieu bénisse la vie de Notre Seigneur) » . Groupe par groupe, les représentants des régions se courbent et se prosternent devant un roi érigé en dieu sur terre. Il sera le seul chef d’Etat du monde à se le permettre. Les Walis, gouverneurs et caïds prendront la tête des délégations, les élus locaux et députés sont massés parmi la foule qui se prosterne derrière. Entre deux courbettes, deux prosternations, le chef des serviteurs étonne les bénédictions «Walis, gouverneurs et caïds, mon Seigneur vous bénit et appelle sur vous la gloire divine!» « mon Seigneur vous dit qu’il vous bénit » « mon Seigneur vous dit que vous allez être couverts par ses bienfaits »…

Il faut voir cette cérémonie et la revoir pour comprendre à quel point elle est humiliante pour les hommes, à quel point elle porte atteinte à la dignité des hommes. Et pour tout dire, à quel point elle est insupportable ! 





Au Maroc, on aime dire que la monarchie ne fait pas débat. Pourtant cet archaïsme humiliant pour les hommes fait presque unanimité, même les monarchistes les plus purs le trouvent indigne. Il suffit de l’évoquer entre amis et en famille et les langues se délient. Un signe qui ne trompe pas, lorsque la rumeur de l’annulation de la cérémonie se répandit, beaucoup sont « sortis du placard » exprimant leur soulagement de l’abolition de cet archaïsme venu d’un autre siècle. 

Le fait que ce cérémonial fait encore débat alors qu’il aurait dû être aboli en 2011, dit en quel entêtement est capable la monarchie. Passe encore que le pouvoir n’a rien cédé sur les revendications de la rue, un an et demi après le printemps arabe alors qu’il en avait la possibilité et la marge de manœuvre. Passe encore que les médias publics continuent d’être verrouillés et voués au culte de la personnalité. Passe encore que les manifestations continuent d’être réprimées et les militants poursuivis. Passe encore que privilèges et rentes accordées aux proches de la monarchie continuent d’être un sujet tabou. Passe encore que la holding royal continue d’exercer son hégémonie sur le secteur privé. Passe encore que les responsables des exactions et de violations des droits humains, récentes du moins, continuent de bénéficier de l’impunité. Passe enfin que le Chef du Gouvernement est humilié et rabaissé et l’action de son cabinet piétinée par les conseilleurs du roi. Mais que dire de ce cérémonial qui touche à ce qui est le plus basique et le plus cher : la dignité de la personne humaine? Même ça ! 

Mardi prochain, lorsque les images des prosternations feront le tour du monde, beaucoup de Marocains vivront l’instant comme un moment d’humiliation nationale. Qu’on ne s’y trompe pas ! A l’épreuve nationale que constitue un pays qui refuse de se démocratiser et vit un désastre social, s’ajoute celle d’un pays incapable de respecter la simple dignité de la personne humaine. En sommes, une cérémonie révélatrice d’une pathologie bien marocaine.