Le pouvoir a un appétit insatiable. On a l’impression qu’il peut continuer à emprisonner à tout va jusqu’à mettre tous les activistes en cellules. Après, ils n’ont qu’à se serrer !

Le problème c’est que nous autres on frôle l’indigestion. Quelle ratatouille, les amis, quelle ratatouille! Ivresse publique, diffamation de la police, ventes de stupéfiants, agression de militant royaliste, de fonctionnaire... Il ne manque plus que les voleurs de poules et on aura fait le tour du code pénal ! 

Vous l’aurez compris, il parait qu’il y a une hausse soudaine et forte de criminalité… une épidémie qui de crimes de droit commun qui explose et touche uniquement les activistes marocains. Mais n’ayez crainte, la «  justice » (sic)  veille  avec une célérité qui lui est peu coutumière et dénote d’un zèle extraordinairement rare. Certes à l’heure qu’il est, il reste un beau bataillon d’activistes entrain de roder sur internet et dans la rue mais au point où vont les choses il ne faudra pas attendre si longtemps pour voir tout un programme immobilier des prisons  conçu rien que pour héberger les monstres. Ce jour-là, on pourra respirer,  la nation sera enfin sauve !

Je ne connais pas personnellement le bloggeur Mohamed Sokrat, mais j’aime ses écrits. J’aime son impertinence, son petit côté gavroche qui renvoie tout le monde dos à dos. J’aime qu’en le lisant je commence à douter et à m’interroger si  deux et deux font quatre. J’aime sa liberté de ton dans un pays où paradoxalement il devient de plus en plus risqué d’évoquer la chose publique. J’aime son sens de la formule quand, à mots comptés, il arrive à résumer mieux que milles articles sa pensée. D’accord, pas d’accord avec lui, là n’est pas la question.

Avec Mouad L7a9ed et Hamza Haddi (deux autres prisonniers d’opinion et de procès fabriqués) et beaucoup d’autres,  il a un point en commun : un Ouled Chaab, qui a gardé l’authenticité des quartiers populaires et s’est infiltré là où on l’attendait pas, dans le domaine presque réservé  de l’expression publique et du débat politique. Vendeur ambulant il se rendait de ville en ville pour vendre sa marchandise et assurer le dur et cruel pain quotidien. Telle est sa gloire, lui qui ne fait pas partie du Maroc des Majidi, El Himma et tout le reste. Il parait que le Maroc de ceux-là, peut tout tolérer sauf l’insolence des enfants du peuple quand ils osent s’exprimer sans crainte sur le domaine public.

Une blague ancienne disait que du temps d’Hassan II, un haut responsable a oublié en quel endroit il a garé sa voiture. Il la retrouvera enfin et appelle Driss Basri : « finalement j’ai trouvé ma voiture dans le garage de ma fille, ce n’était pas un vol ». Et Driss Basri de répondre « Mais Monseigneur que ferais-je de tous ceux-là, ils ont tous avoué le vol ! ». Le 29 mai dernier, à Marrakech, la police a arrêté le père de Mohamed Sokrat, son frère et le bloggeur lui-même pour vente du hachisch.  Finalement le bloggeur a été obligé de signer le PV de police « avouant » sa possession de la substance sinon c’est tout sa famille qui devrait y passer. Il se rétracta après la libération de ses proches mais l’occasion était trop belle au pouvoir pour la rater. Ainsi en va de la justice marocaine en 2012, elle n’a pas beaucoup changé, elle est toujours à l’image des blagues qu’on racontait sur elle du temps d’Hassan II, déjà.   

Et comme on risque ici d’être (encore une fois) saoulé par les avocats commis d’office appelés au chevet du pouvoir dans ce genre d’affaires, on rappelle ici ceci : Mohamed Sokrat est un vendeur ambulant, un forçat de la vie, qui passe toute sa jeunesse à travailler dur sur les marchés, étalant sa marchandise, pour amasser quelques sous et faire vivre sa famille. On n’a jamais vu un dealer passer sa journée, en public, dans les souks travaillant à la sueur de son front pour gagner quelques dirhams et vivant dans la pauvreté la plus absolu. Comme on n’a jamais vu un dealer de drogue occupant son temps libre à écrire des billets politiques attaquant le système, son fondement et ses pratiques.

Mais encore… si seulement Mohamed Sokrat avait bénéficié du même traitement réservé aux fils de … Jawad A, fils d’un député du nord, a été remis aujourd’hui en liberté provisoire alors qu’il a été interpellé en possession de drogue et conduisant en état d’ivresse.  Le fils du maire de Fès, condamné à trois ans de prison ferme pour trafic de stupéfiants cours toujours les rues de la ville de son père bénéficiant d’une liberté provisoire bienveillante. Ali N et Driss K, les fils de notables marocains qui ont agressé physiquement le préfet de police de Rabat, Mustapha Moufid, bénéficient eux-aussi d’une justice ce classe qui les maintient en liberté … Parce qu’ils ne sont pas pauvres et parce qu’ils ne sont pas des opposants politiques.

Comme qui dirait un mauvais film. Qui sera le prochain activiste ? Pour quel crime ?  Ce qui est insupportable avec la justice de classe et de vengeance marocaine  c’est qu’on y revient toujours. On y reviendra donc. 

Nota Bene : pouvoir marocain = 98 % de Mohammed VI et 2% de Benkirane