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La logique démocratique aurait voulu que les législatives marocaines soient considérées comme un échec en raison de la désaffection des électeurs.

La logique démocratique aurait voulu que les législatives marocaines soient considérées comme un échec en raison de la désaffection des électeurs. L’exception marocaine, encore une, est de considérer que 6 millions de Marocains qui se déplacent aux urnes (sur plus de 13 millions d’inscrits et 21 millions en âge de voter) est un franc succès.

Infographie by Reda 

Remarque: les "Votes blancs" sont composés en premier des bulletin annulés parce que les électeurs n'ont pas su voter correctement alors qu'ils voulaient le faire  (analphabétisme), ensuite par les bulletins dont les électeurs ont délibérément  fait en sorte qu'ils soient annulés (insultes rédigés sur le bulletin, choix multiples et vote blanc pour des raisons politiques)



La non-participation aura été l’héroïne incontestable de ce scrutin. Le pouvoir avait pris le devant en refusant une révision sérieuse des listes électorales se contentant de les « nettoyer » et limiter la période et les moyens pour assurer les nouvelles inscriptions. Les 15 parlementaires européens de l’APCE venus en observateurs officiels des élections ne s’y sont pas trompés eux qui ont souligné dans leurs conclusions le manque d’exhaustivité des listes qui constituent pourtant un « élément clé » de tout processus électoral :

Selon les données du Ministère de l’Intérieur, environ 13,4 millions de citoyens marocains figuraient sur les listes électorales. L’exhaustivité de ces listes étant un élément clé du processus électoral, la délégation regrette que le système électoral actuel, selon certains de ses interlocuteurs, ne favorise pas l’inscription sur les listes d’un nombre élevé de citoyens. En effet, une partie considérable des quelques 20 millions de Marocains ayant atteint l’âge légal d’électeur ne figurerait pas sur les listes. A cet égard, la délégation souligne également le fait que la procédure de vote par procuration pour les citoyens marocains résidant à l’étranger ne facilite pas l’exercice du droit de vote garanti par la Constitution.

La sérénité du scrutin n’a pas été garantie non plus et faisons au lecteur l’économie de l’omerta médiatique et de toutes les intimidations judiciaires et policières dont ont fait objet les partisans du boycott les empêchant de promouvoir leur position même quand ces derniers sont des partis parfaitement légaux. Comme on fera l’économie de toutes les irrégularités du scrutin. Citons encore les conclusions des parlementaires européens, qu’on ne peut accuser de nihilisme primaire, dans leur rapport publié aujourd’hui :

La délégation a été informée de certaines irrégularités qui auraient eu lieu lors de la campagne électorale. Elles concerneraient des cas d’achat des voix, d’utilisation indues de ressources administratives, ainsi que d’intimidation et de pressions, notamment à l’égard de personnes ayant appelé à boycotter les élections. Par conséquent, la délégation demande aux autorités compétentes de faire toute la lumière sur ces allégations et, au cas où elles s’avéreraient exactes, d’établir les responsabilités et d’en informer la société marocaine et les observateurs internationaux dans les meilleurs délais. Il est essentiel d’éviter que de telles pratiques se produisent lors de futures échéances électorales de manière à renforcer la confiance des citoyens marocains dans le fonctionnement démocratique des institutions.

Ces deux faits de campagne se rajouteront au péché originel : la constitution du 1er juillet sous laquelle s’organisent ces élections et dont on a rappelé à plusieurs reprises ici, en quoi elle n’instaure pas de monarchie parlementaire et reproduise la même architecture institutionnelle que la constitution précédente.

Le chef du prochain gouvernement sera issu du parti vainqueur des élections, ce qui n’est pas une nouveauté puisque l’actuel l’est déjà. En l’occurrence le PJD (Parti justice et développement) arrivé premier. On laissera aux observateurs le soin de disserter sur son référentiel islamiste et son conservatisme religieux mais on rappellera surtout ici la seule chose qui compte pour appréhender la suite : son conservatisme institutionnel et en quoi il suscite grand scepticisme quant à sa capacité de changer les choses.

Depuis le 20 février le PJD s’est positionné du côté du camp des conservateurs institutionnels. Et bien que certains de ses membres avaient pris part à la contestation, le parti a été un allié infaillible de la monarchie au même titre que l’Istiqlal ou l’USFP pour ne citer qu’eux. Avant la journée du 20 février le SG du parti, Abdelilah Benkirane, avait appelé à ne pas participer aux manifestations et le secrétariat général du PJD avait pris position officielle en ce sens. Maitre Ramid qui s’est désolidarisé de son parti le consent « la position de notre parti n’était donc pas en phase avec les aspirations de notre jeunesse et des Marocains dans leur ensemble ». Après le discours du 9 mars le PJD s’est contenté d’approuver et d’exécuter l’agenda royal n’hésitant pas à déployer ses dirigeants sur les plateaux de télévision pour vendre l’image d’un roi réformateur commandeur des croyants et de surcroît descendant du prophète (Benkirane) à qui, preuve de suprématie, même certaines tribus africaines rendent allégeance (Rabbah). Plus grave encore, le PJD s’est tu devant la mascarade du référendum et y a même joué un rôle actif. Dans un élan de franchise Abdelilah Benkirane est allé jusqu’à avouer sur les colonnes du FT que le « Le scepticisme persiste concernant les résultats du référendum. Le taux de participation a été exagéré (…) Le taux de participation était probablement autour de 50% » avant de se rétracter après coup.

Au conservatisme institutionnel et à l’opposition étonnante au mouvement 20 février, l’accommodant PJD peut se targuer d’un autre fait d’arme : celui de la lâcheté et du silence complice qu’il partage, il est vrai, avec presque toute la classe politique marocaine. Rafraichissons la mémoire de ses partisans : le PJD s’est tu et a fermé les yeux en mai quand à Sbata ou près de Temara les forces de l’ordre se sont attaqués aux activistes marocains avec une violence inouïe faisant des blessés et des humiliés. Il s’est tu quand ces mêmes forces se sont alliées aux éléments des Baltajiyas pour intimider les manifestants et les terroriser. Il s’est tu quand des activistes sont morts sans qu’aucun responsable ne soit désigné ni poursuivi. Il s’est tu quand, pas loin que la semaine dernière, la police judicaire marocaine interpellait et convoquait les activistes marocains pour le crime d’appeler au boycott. Il s’est tu dans le cas de Mouad Lhaqed et dans beaucoup d’autres. On a beau chercher quand ce parti a pris une position courageuse pour défendre les activistes marocains, la liberté et la dignité, et malheureusement ce sont les positions pro-pouvoir de ses dirigeants qui reviennent en échos. Et c’est ce parti-là qui ferait du poids face à la monarchie ? Qu’il soit permis ici d’en douter.

Dans une architecture institutionnelle qui cadre strictement le gouvernement et le place sous tutelle du palais, il est en effet permis de douter que ce parti mou , par les déclarations de ses dirigeants et par leurs actes, soit capable d’apporter un réel changement autre que de façade. A fortiori parce que le volet le plus critique concerne la monarchie et son entourage, et le chef de gouvernement n’aura aucune prérogative en la matière sauf à faire du lèse-majesté en demandant à sa majesté de se réformer. Ensuite parce qu’il aura à composer avec une coalition de partis encore plus mous que lui qui le tireront vers le bas et d’autre part avec les hommes du palais et du cabinet royal qui continueront à tirer les ficelles quand ils n’exerceront pas tout simplement les nombreuses prérogatives qui leur sont octroyées par la constitution et ses institutions. Enfin parce qu’à force de s’excuser pour son islamisme supposé et essayer de « rassurer », le PJD empruntera fatalement le chemin déjà pris par l’USFP de la fin des années 90 qui a dépensé beaucoup d’énergie à rassurer sur sa comptabilité avec le Makhzen avant de finir, ironie du sort, comme l’une de ses composantes.

Dès l’annonce des résultats partiels certains éditorialistes du pouvoir se sont empressés d’enterrer le mouvement 20 février comme si ces élections constituaient un terminus pour son long chemin de combat pacifique. Mais c’est faire preuve d’une étonnante ignorance que de le décréter car quiconque connait le terrain sait l’impossibilité de l’arrêter. Aucune personnalité, aucune organisation politique, aucune figure médiatique du mouvement ou d’ailleurs, n’a cette capacité de sonner la fin et il serait peut-être temps de s’en rendre compte. La contestation qui s’est levée le 20 février ne s’arrêtera surement jamais jusqu’à ce que réponses soient apportées aux revendications initiales du mouvement. C’est ainsi. Les contestataires ne se gouvernent pas comme s’ils s’agissaient d’ouvriers en grève et la classe politique marocaine, aussi bien que le palais, s’inspireraient à tenir compte de ce constat. La réponse à la contestation, ce n’est pas les intimidations et la désinformation, ce sont des réformes profondément démocratiques et des mesures de justice sociale et la fin de la corruption. 

Mais ce qui vaut pour le 20 février en tant que mouvement ne vaut pas pour les organisations politiques qui le soutiennent. Ces dernières se voient aujourd’hui, plus que jamais, devant la responsabilité d’assurer un relais institutionnel au mouvement et de l’élargir à d’autres organisations politiques. Le PJD laissera la place d’opposition institutionnelle vide, charge à elles de l’occuper, de ne plus se contenter de l’appui au mouvement et de travailler sur des propositions de contre-réformes quitte à les négocier dans un premier temps avec le gouvernement qui sera constituée.

Pour éviter la transformation de la contestation en incendie, il faudra un changement de cap urgent et complet. Référendum constitutionnel en juillet, élections législatives hier, tout a été tenté mais hélas tout reste à (re)faire.