Mais nous n’en sommes pas là. Nous en sommes à compter les activistes du mouvement 20 février qui depuis hier sont interpellés et convoqués aux postes de police des grandes villes marocaines pour subir interrogatoires et menaces parce que soupçonnés d’inciter les électeurs à boycotter les élections ! Il sera écrit que rien n’a été épargné aux activistes marocains : boycottés par les médias publics, objet d’une propagande sans nom, harcelés et souvent matraqués dans les manifestations, ils subissent aussi des intimidations judiciaires pour signifier que même le droit de distribuer les tracts et scander des slogans leur est refusé. Mais c’est compter sans leur obstination et leur persévérance.

A l’origine de cette séquence répressive un article flou et imprécis du code électoral utilisé par le pouvoir comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tous ceux qui refusent de s’inscrire dans son agenda politique. On se rappellera qu’en juin 2009 le pouvoir est allé jusqu’à poursuivre des militants marocains devant les tribunaux pour avoir fait compagne pour le boycott électoral. Et que le tribunal de première instance de Casablanca lui-même ait fini par admettre que les militants doivent être acquittés parce qu’ils n’ont pas commis d’infraction au sens de la loi. Et cette jurisprudence ne dissuadera pas l’Etat marocain, le premier délinquant quand il s’agit de respecter sa propre loi, de réutiliser cet article pour intimider et harceler ses opposants.

De cet épisode incroyable, deux réflexions s’imposent ici.

Constat d’échec. La première, le pouvoir marocain par ces intimidations vient de signer un terrible aveu d’échec de son processus de réformes. Car quel est ce drôle de pays de 30 millions d’habitants pris de panique au point de mobiliser sa police et son appareil judiciaire parce que certains de ses citoyens ont exprimé des revendications contraire au modèle modélisant la population ? Quel est ce drôle de pays, qui au premier juillet se targuait d’avoir adopté ses réformes par un plébiscite surhumain à 98,5 % de oui, et qui a peur à la première échéance électorale de voir ces électeurs se volatiliser ? Quel est ce drôle d’Etat, qui n’a pas cessé de raconter à tout bout de champs que le mouvement 20 février n’a pas d’influence sur l’opinion et qui tout d’un coup se met à traquer ses membres de peur que leur message soit entendu. Mais quand se trompe-t-il, le pouvoir marocain? Hier, quand il disait que les Marocains sont mobilisés derrière les réformes du roi Mohammed VI ignorant la contestation des irréductibles qui manifestent ? Ou aujourd’hui, quand tout d’un coup il se doute de cette mobilisation et commencer à étoffer la voie minoritaire qui appelle au boycott alors que la quasi-totalité de la classe politique et société civile exécute l’agenda royal ?

Une corvée. La vérité, et c’est le deuxième constant, c’est que ces élections législatives sont vécues par le pouvoir comme une corvée. Une corvée désagréable qui doit passer le plus vite possible peu importe comment, pourvu qu’on en finisse ! Que voit-on en effet, que ne veut voir le pouvoir ? Que ces élections ne suscitent aucun enthousiasme tant les enjeux sont quasi-inexistants. Après tout le Maroc continuera, d’une façon ou d’une autre, à être gouverné par le roi et son cabinet les seuls qui comptent dans l’architecture institutionnelle. Que ces élections n’intéressent pas grand monde tant le lien de confiance en l’action politique a été rompu. Rompu parce que la classe politique inféodée au pouvoir n’a aucun poids sauf ce qu’on voudrait bien lui « affecter ». Rompu parce que les réformes politiques courageuses et les réponses qui auraient dû être apportées ne l’on pas été, le pouvoir préférant se cacher derrière une mascarade de référendum et de refuser toute concession. Rompu parce que ce qui a été octroyés comme une aumône n’est ni à la hauteur de la donne régionale ni à celle de l’exigence du temps.

Ainsi l’imaginait l’aveuglement incroyable du pouvoir marocain : ce qui marcha longtemps, marchera toujours. Et bien non, pas en 2011, plus maintenant ! Ne reste plus qu’à espérer que la politique de la raison l’emporterait sur l’inefficace et débile politique de la peur. Quelque chose est cassée dans le pays et ce n’est pas l’enfermement du pouvoir ni ses vieux procédés qui aideront à la réparer.