Cher « ami » Fouad, tu m’as pourri ma journée. Lorsque j’ai ouvert le journal ce matin, et j’ai vu que tu m’avais écrit une lettre « Cher ami, tu seras un démocrate… » , je me suis réjouis.

Je me suis dit en voilà un écrivain marocain, représentant de l’élite intellectuelle, tellement épris de justice et de démocratie, qu’il a décidé de rompre le silence observé par ses confrères, et de prendre sa plume en soutien au mouvement pro-démocratie. Lorsqu’en plus j’ai vu que tu me tutoyais, je me suis dit, tiens ça serait à la bonne franquette en plus.

Lorsque j’ai fini de lire ta tribune, c’était trop tard. Ce que je peux être naïf parfois ! Tu m’avais déjà bousillé les nerfs. « La langue n’a pas d’os et qui la plie ne le regrette pas » disait l’adage marocain toi qui m’en avait servis plusieurs d’un seul coup. Je vais te dire ce qui m’a attristé et révolté le plus : ta tribune est un concentré d’arguments simplistes habituellement distillés par les idiots utiles et un recueil des exemples fallacieux des talibans makhzénites. Même le style s’est refusé à toi, il ne te suit pas, pourtant t’es un écrivain reconnu ! Et comme je sais que tu n’es ni un idiot ni un taliban, il restait une seule option : tu voulais juste me provoquer. Mais il n’y en avait point de caméra cachée, tu voulais délibérément affliger ça…. à ton « ami ». 

Plutôt qu’évoquer la raison, tu commences par essayer de me prendre par les sentiments, sans doute parce qu’on t’a expliqué que mon problème est simplement une question d’orgueil. « Bravo. Tu as gagné, même si tu refuses de l’admettre…. Allez, ne boude pas ton plaisir. Tu as gagné. ». C’est comme ça que commence ta lettre et tout est dit dans le premier paragraphe : tu as gagné, me dis-tu, alors ça suffit et on passe à autre chose. Pourtant j’en n’ai pas l’impression. Mea culpa cher ami, il m’a échappé que le Maroc s’est doté d’une constitution démocratique. Il m’a échappé que le pouvoir a libéré les médias publics et les ouverts à la société civile et aux contestataires. Il m’a échappé qu’on peut manifester aujourd’hui au Maroc sans répression et sans intimidation. Il m’a échappé que les symboles de la corruption et de l’abus du pouvoir ont été éloignés des affaires publiques. Il m’a échappé qu’on a commencé à mettre fin aux privilèges et aux rentes accordées aux proches de la monarchie. Il m’a échappé que l’hégémonie de la holding royale sur le secteur privée commence à s’affaiblir. Il m’a échappé qu’on a commencé à sanctionner les responsables des exactions et de violations des droits humains. Il m’a échappé qu’on a libéré les prisonniers politiques. Il m’a échappé qu’on a arrêté d’interdire les journaux pour une caricature, pour un portrait, et de poursuivre les journalistes marocains. Comme il m’a échappé que les officines médiatiques, la MAP la télé les radios et toutes ces choses-là, ont arrêté la propagande, la désinformation et l’acharnement. Il m’a échappé enfin que le culte de la personnalité et l’humiliation des Marocains ont arrêté et qu’on ne demandait plus aux dignitaires de s’agenouiller devant le roi et de crier comme des esclaves « Que Dieu bénisse la vie de Notre Seigneur ».

Quand tu me caresses dans le sens du poil et tu me dis « Tu as gagné.... Grâce à toi, le pays a bougé. Très vite » es-tu sûr que tu ne me prends pas pour un animal de compagnie devant rester à sa place ? Tu ne crois pas que tu prends trop Montesquieu à la lettre : «Il cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l’apaise » ?

Le matheux que tu es saura facilement faire le calcul : alors qu’il avait une large marge de manœuvre pour faire des concessions, le palais n’a rien, absolument rien, cédé. Hormis le lifting de sa constitution, il a refusé la moindre concession et l’esprit cartésien que tu es devrait en convenir : une multiplication par zéro fait zéro.

Ensuite, tu me déçois-là. Tu passes vite sur ces « détails », j’aurais aimé au fait que tu me dises ce qui a « bougé », et hop tu es déjà en train d’appuyer ta thèse avec une malhonnêteté intellectuelle désolante. Tu t’adresses à ton « ami » via un journal français, alors tu sors de ton chapeau... un islamiste. Pour le coup, celle-là c’était trop facile et prévisible, axiome trivial comme on dit entre ingénieurs. Ainsi donc, comme par hasard t’as un voisin « membre d’une secte islamiste » qui manifeste régulièrement. Tu prends en témoin le lecteur (français) , cet islamiste qui milite pour la démocratie « séquestre sa femme...terrorise sa maisonnée... emploie une petite bonne de 10 ans, mal nourrie, mal logée, bien battue ». C’est à se demander où l’as-tu déniché celui-là ! L’exemple est présenté par une habileté tacticienne telle qu’on tremble de dégoût rien qu’à imaginer une manifestation 20 février.

Un exemple ne suffisant pas à démontrer qu’une proposition soit vraie, tu t’es dit en bon matheux qu’il te faudrait un deuxième (à supposer que deux en font la validation). Et là je t’imagine fouiner, creuser, fouiner, … et bingo ! Dans la presse tu as déniché l’histoire d’un bijoutier de Rabat qui se plaint de devoir payer un pot de vin afin d’éviter de payer la taxe sur « l’or importé en Asie » tout en dénonçant la corruption.

Un voisin islamiste…. Un bijoutier corrupteur … Et voilà ! La démonstration est faite : vous avez un avant-goût du manifestant 20 février. CQFD. En conséquence si seulement le manifestant 20 février cessait, pour toujours, d’aboyer, car après tout il n’est qu’un hypocrite qui ne balaye pas devant sa porte. Puis, et on n’est pas à une contradiction près, toi qui disait il y a quelque mois que tu n’aimes pas les gens « qui se parachutent dans notre vie pour nous indiquer quoi penser », tu fais exactement ça, en me lançant dans la figure une série d’ordres paternalistes sur un ton méprisant et méprisable : « Sois démocrate avant de réclamer la démocratie... Eduque-toi, lis, apprends ..... » Mais tu me prends pour un illettré ou quoi ? Tu vois comment tu me parles ? Et franchement, quand on est très amis, on ne se fait pas ce genre de coups bas.

Ici je passe immédiatement aux aveux avant de me constituer prisonnier : j’ai fait plusieurs manifestations, rencontré des dizaines et des dizaines de gens, assisté à plusieurs rencontres et je ne crois pas avoir fréquenté beaucoup de spécimens décrits dans ta lettre. Et si les manifestants ne sont pas toujours infaillibles, loin de là, la majorité n’est pas la caricature que tu énonces et sur laquelle tu fondes ton anathème. Ni membres de secte islamiste ni bijoutiers corrupteurs, ce sont , dans leur grande majorité, des femmes et des hommes qui exigent pacifiquement leurs droits : la démocratie, la dignité (oh la dignité !), la liberté et la justice sociale. Et justement, ils ne veulent pas, et ne peuvent pas, se contenter de « ça ». Et s’ils déroutent certains aseptisés c’est justement parce qu’ils poussent au changement avec détermination, sans haine et sans crainte, en évitant l’exemple de ceux, nombreux, qui ont fait de l’histoire de ce pays une succession de renoncements et de luttes inachevées.

Cher « ami », je voulais justement te montrer des photos, des visages des manifestants, j’en ai pris tellement ces derniers mois, te les montrer et t’expliquer qu’il y a derrière chaque pancarte il y a un être humain, il y a une histoire et parfois une blessure personnelle. Cela t’aurait fait beaucoup de bien. Mais vois-tu cher ami, l’autre jour un policier m’a confisqué arbitrairement mon appareil photo et a supprimé, et avec quelle acharnement, toutes ces photos et ces visages parce que dans ce Maroc qui « bouge » il ne faut rien voir, rien rapporter rien photographier surtout des forces de l’ordre tabassant gratuitement des manifestants.

Voilà, tu me mets dans l’embarras... car je n’aime pas être sur la défensive ni me raconter. 

Je continue la lecture, Cher « ami », et je n’en suis pas au bout de mes peines. Comment un esprit aussi brillant que le tien peut céder à la facilité de l’argumentaire ! Ainsi donc tu t’étales sur un certain nombre de comportements observés dans la société (les gens refusent de faire la queue devant les guichets, les gens exigent d’être embauchés par l’Etat…) pour arriver à la sentence, irréfutable : «Les peuples ont les régimes qu’ils méritent» (quelle trouvaille mon « ami », quelle trouvaille !). A croire qu’on t’a forcé à écrire cette lettre. A te lire les conneries des uns excusent le refus d’ouverture, le totalitarisme et l’entêtement que le pouvoir a adopté comme seule réponse aux aspirations et espérances des jeunes de ce pays. Mieux, toi l’ingénieur qui a exercé en entreprise, tu sais très bien qu’on ne peut pas mettre au même degré d’accountability les administrés et le patron. Tu sais très bien qu’on ne peut pas donner un quitus au conseil d’administration, l’excuser des abus de bien sociaux et de l’incompétence sous prétexte que certains actionnaires manquent de discipline. Et enfin la responsabilité commence quelque part, sinon plus personne n’est responsable de rien, et en l’occurrence c’est le pouvoir qui doit prendre la sienne en premier. On ne va pas encore une fois noyer le poisson. Non pas maintenant, pas en ce moment-là ! On ne va pas reboucler. 

Le problème avec ta lettre, cher « ami », c’est que chaque passage mérite réponse. Mais passons, passons sur la « réforme constitutionnelle, de surcroît adoptée par 98% des votants » passons sur ton « Tu reconnais quelque chose de ton pays dans ce qui se passe à Homs ou à Homa » (mais pourquoi tu me parles de ça ?) passons sur toutes ces approximations et remplissages là. La seule fois où tu parles des institutions tu évoques celle des Pays-Bas. Je n’ai pas trop compris ce que tu voulais dire, mais , une chose en appelant une autre, il me revient ces propos que tu as tenu il y’ a quelques mois « au moment où je me suis installé à Amsterdam, en 1990, d’autres produits locaux me fascinaient : la démocratie, le respect de l’individu, l’État de droit, etc. » Beh, vois-tu cher « ami », d’autres sont aussi fascinés par la démocratie , revendiquent le respect de l’individu et exigent de vivre dans un Etat de droit. Et pourquoi ils ne devraient pas avoir ces revendications légitimes ? parce qu’ils ne vivent pas à Amsterdam et parce qu’ils sont Marocains donc inaptes à la démocratie ?

Rudyard Kipling, dans son célèbre poème, a aussi dit ça : « Si tu peux conserver ton courage et ta tête/Quand tous les autres les perdront.... » . Nous autres, mon « ami », nous traduisons cela par un mot : «Mamfakinch » ! Sans rancunes.