(Photo goud.ma)

La scène a été immortalisée par une télévision espagnole. Nous sommes en février 19981, en plein transition démocratique en Espagne. Le congrès des députés est entrain de voter l’investiture du chef de gouvernement espagnol quand des putschistes, pistolets à la main, interrompent la séance prenant en otage les députés et la transition démocratique. L’histoire retiendra que c’est grâce au roi Juan Carlos qui refusa de cautionner le push et d’interrompre la démocratisation, que cette épreuve de force ait été avortée. Le Royaume de l’Espagne achève sa transition et devient une démocratie.

Le parallèle est sans doute maladroit. Pourtant, par paresse ou naïveté, c’est à cet épisode qu’on préfère se référer ici au lendemain de l’attentat de Marrakech. Un attentat à la fois tragique et atypique qui a fait des morts et des blessées et a meurtri des familles entières auxquelles va naturellement ma pensée. Un attentat dont on en connait toujours pas les auteurs et les circonstances exactes et on se gardera bien ici de disserter là-dessus.

Pourtant, il nous faudra forcément penser à « la suite » surtout en ces moments critiques de combat pour la démocratie et la dignité. En dix ans de pouvoir, par choix personnel ou sous l’influence de son entourage, le roi Mohammed VI n’a pas montré un attachement particulier à la démocratie. Dès lors, il n’est pas sûr qu’il décide en ce moment, lui le monarque toujours absolu, d’achever la démocratisation du pays. Démocratisation qui de surcroît ne fait pas objet de consensus, le palais ayant choisi à reculons, une méthodologie contestée et contestable. Mohammed VI n’est malheureusement pas Juan Carlos.

On pourrait espérer cependant que le pouvoir regarde la réalité en face et fasse, pour une fois, preuve de lucidité. Le, ou les personnes, derrière la violence aveugle qui frappé Marrakech, et quelle que soit leur motivation, ont fait effraction dans le ring du combat démocratique pacifique et ils ne peuvent pas fausser la donne. Car cette donne elle est claire : des citoyens, las d’attendre la démocratie et la justice, ont décidé de les provoquer pacifiquement, avec la conviction que ces revendications sont légitimes et doivent être réalisées. Des revendications qui ne peuvent être revues à la baisse à cause de l’abject attentat. A chacun sa responsabilité, personne n’étant comptable des atrocités des autres. C’est aussi simple, aussi élémentaire que ça.

Les tentations sécuritaires et liberticides sont grandes surtout pour un pouvoir dont on connait hélas les pulsions dangereuses. On le sait depuis un certain mai 2003 quand la violence des terroristes a engendré une violence de l’Etat envoyant des innocents en prison au terme de procès expéditifs , brisant des familles entières dans l’indifférence quasi-générale, et mettant fin à une ouverture temporaire. On sait aussi que l’arsenal répressif des dernières années n’a pas empêché plusieurs attentats et tentatives d’attentats à Casablanca et Meknès. On sait enfin que le terrorisme a certainement fait plus de victimes dans des dictatures aux régimes sécuritaires que dans des démocraties. Quand ils avaient à affronter des attentats, ce sont les dernières qui se sont relevées vite. Quand il s’agissait de fabriquer des terroristes ce sont les dictatures qui avaient l’avantage. Les adeptes des vieilles recettes devraient y réfléchir à plusieurs fois avant de s’engager dans un chemin à la fois détestable et sans issue. Et s’ils entêtent à l’ignorer, nous sommes là pour le leur rappeler. Comme il faudra sans doute rappeler et dénoncer dès maintenant la garde-à-vue au nom de la loi antiterroriste, excusez du peu, du journaliste Rachid Niny à qui va ma solidarité. Il s’agit-là d’une poursuite lâche dans son timing, détestable dans sa méthode et condamnable pour ses motifs. 

Aujourd’hui plus que jamais le combat déterminé et sans concessions pour un Maroc démocratique et libre continue. Dès le 1er mai, ceux qui se rangent du côté du changement reprendront la contestation pacifique avec la conviction que la connerie des uns ne limite en rien les revendications légitimes des autres à commencer par celles des réformes politiques et sociales. Il en va d’une société forte par ses institutions, et non par sa police, capable de se relever des épreuves présentes et à venir qui émaillent le destin de n’importe quelle nation et sont parfois bien plus graves et plus douloureuses.