J’aime beaucoup le Journal Hebdomadaire, cette publication qui a fait honneur à la profession journalistique au Maroc et a contribué, mieux que la classe politique et société civile marocaines réunies, à faire émerger une nouvelle culture politique au pays.

Aboubaker Jamai worte:

 "After all your prediction about the end of Le Journal has been proven on the money. Le Journal Hebdo has been shut down. Yesterday, 5, yes 5, bailiffs showed up armed with a court decision to take over Le Journal Hebdomadaire and the company behind it, Trimedia.. What is still unclear to us is the legal argument that led the judge from the receivership procedure of Mediatrust to act against trimedia. The only link is the title:"Le Journal Hebdomadaire" but the title is owned by the publisher himself not the company. Although we are waiting to get a clearer legal picture, we can already officially announce the death of Le Journal Hebdomaire. "

Via the indespensable Issandr 


Maroc: mise sous scellé par les autorités du Journal hebdomadaire

(AFP) _ Les locaux du Journal hebdomadaire (JH, indépendant) ont été mis sous scellé mercredi après une décision d'un tribunal marocain, a-t-on appris jeudi auprès de la publication dont le siège est à Casablanca. Cette mesure intervient après que le tribunal de commerce de Casablanca a ordonné lundi la "liquidation judiciaire" de "Média Trust", société éditrice du JH - 18.000 exemplaires par semaine) jusqu'en 2003, a indiqué à l'AFP une source judiciaire.

"Média Trust" a été condamné par la justice pour non paiement "d'importantes dettes" envers la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS), certaines banques et l'administration des impôts, a déclaré à l'AFP Me Abdelkébir Tabih, un avocat des créanciers du JH. "Le JH ne paraîtra sans doute pas cette semaine parce que nous ne pouvons pas accéder aux locaux. Nous n'avons pas d'endroit où travailler", a déclaré à l'AFP un journaliste de la publication.

"Le jugement du tribunal de Casablanca est exécutoire sur le champ, sous le contrôle d'un juge commissaire et d'un syndic. Le montant des dettes dépasse les cinq millions de dirhams (450 000 euros)", a précisé Abdelkebir Tabih, un avocat de la CNSS et de la direction des impôts. Selon Me Tabih, cette décision de justice concerne les dirigeants de Média Trust, mais elle porte aussi sur Trimédia, qui a remplacé la première et qui édite la publication depuis sept ans.

Selon Ali Amar, l'un des fondateurs du JH, l'application du jugement équivaut à une "mise à mort du Journal hebdomadaire".  "Il y a effectivement un endettement colossal de Média Trust. Mais je pense qu'il y a une véritable volonté de faire taire Le Journal", a-t-il dit à l'AFP. "Il existe un projet de recomposition des médias au Maroc, voulu par le pouvoir, et dans ce projet la disparition du Journal est déjà programmée", a-t-il encore précisé."Je ne comprends pas pourquoi la justice a exécuté un jugement contre une société (Trimédia) qui n'est pas concernée par l'endettement et qui édite Le Journal depuis sept ans", a conclu M. Amar.

Fondé en 1997, le Journal hebdomadaire est une publication indépendante. Les sujets qu'il a pu aborder ont brisé plusieurs tabous, notamment politiques.

C’est forcément avec un grand pincement au cœur que d’apprendre l’arrêt de la publication. Un jour triste, le plus triste de ces jours tristes, pour la liberté d’expression au Maroc. Un jour triste pour la démocratie au Maroc.

L’histoire du journal se confond avec l’histoire de son fondateur. J’aimerais reprendre ici quelques lignes que j’ai eu déjà l’occasion d’écrire sur Aboubaker Jamai qui a joué un rôle central dans le débat public et politique au Royaume.

Journaliste lucide doté d’une vive intelligence et farouchement indépendant, Aboubakr Jamaï a joué un rôle central dans le renouvellement de la pratique journalistique au Maroc. Révélateur des lâchetés politiques, dynamiteur de tabous, son travail et celui de ceux qui l’ont accompagné dans l’aventure Journal Hebdo mérite le respect et l’admiration.

Années 1990. La presse écrite marocaine est bien fade et uniforme. Muselée par les pouvoirs publics et les partis politiques, elle est moue et dubitative. Les sujets qui fâchent sont sagement mis de côté, les lignes rouges et les questions interdites sont légion. La sacralité est brandie à tout bout de champ. Une publication va bousculer cet ordre établi : Le journal, puis le Journal hebdo. Finie la culture des comptes-rendus et de la compilation des dépêches d’agence. Place à un journalisme combattant et engagé investiguant sur les détenteurs des pouvoirs politiques et économiques, poussant les indiscrétions aussi loin que possible et repoussant les complaisances et les complicités. Il en était ainsi dans l’affaire Agma, de la fusion acquisition Bcm – Wafabank, de la main mise du holding royal sur le secteur privé via le groupe ONA-SNI, des ordinateurs « Msys » , de l’attribution du marché des CIN au groupe Thales... et un bon nombre de sulfureuses affaires politico-financières qui plombent l’économie du pays, étouffent le secteur privé, incitent en la méfiance économique et profitent, in fine, au petit monde possédant le sésame de proximité avec le pouvoir politique.

Qu’a fait  Aboubakr Jamaï , et le Journal Hebdo, pour prendre tous les coups ? Une couverture sur quatre du Journal hebdomadaire était consacrée au Roi du Maroc. Or personne n’y trouve rien à dire quand les télévisions publiques ouvrent neuf fois sur dix sur les activités royales et quand les photos du souverain font quotidiennement la une des journaux, pas souvent par choix éditoriaux. Ce n’est pas tant la fréquence des couvertures qui pose problème mais le ton critique envers le chef de l’Etat et de l’exécutif qui dérange. Mais que dit Aboubakr Jamaï de si « effarant et monstrueux » ? Qu’un teneur d’affaire publique, fut-il le Roi du Maroc, se doit de rendre compte de ses actions et de ses résultats. Que l’entourage du chef d’état n’a pas à s’immiscer dans le secteur privé sinon il se placerait en conflit d’intérêts ou du moins à être juge et partie. Qu’il est grand temps de finir avec l’absolutisme, la corruption et le despotisme et que le suffrage universel doit être source du pouvoir . Que la séparation des pouvoirs n’est pas un luxe mais une exigence fondamentale pour la démocratie. Que la torture et les atteintes aux droits fondamentaux sont des crimes et que ceux qui en sont responsables doivent répondre de leurs actes. Avec courage et détermination le journal Hebdomadaire a défendu des causes qui sont à mon sens nobles.

Faute de débattre avec un pouvoir dépersonnalisé, sûr de lui, enfermé et replié sur lui même Aboubakr Jamaï et quelques titres de presse indépendante sont renvoyés aux juges pour des procès expéditifs conclus par de lourdes condamnations. A défaut d’accepter cette autre manière de penser et d’y répondre on a choisi de le faire taire par des méthodes réactionnaires. Ces méthodes-là, mieux que tout, disent en quel enfermement sont tenues les idées.

Procès télécommandés, amendes exorbitantes prononcés par une justice à la solde du pouvoir, asphyxie financière à coup de pression sur les annonceurs. Que n’a t’on pas fait pour mettre à mort l’hebdomadaire ? Toutes les raisons du monde, ne m’enlèveront pas cette idée de la tête : le Journal Hebdomadaire a été victime de l’acharnement et de la lâcheté du pouvoir et de la justice. On voulait le mettre à mort, on y est arrivé. Parce que tout compte fait la liberté du ton de la publication était surdimensionnée par rapport à la réalité du Maroc : un pays dont les dirigeants ne sont pas prêts pour la démocratie et s’ils ont bien voulu laisser une marge de liberté à la presse indépendante c’est plus pour enjoliver l’image du royaume que par conviction. Aboubakr Jamaï a dit un jour : « Si nous nous taisons, d’autres parleront. Si nous mourons, d’autres naîtront ».