C’est une hystérie collective. La caricature de l’époque et la caricature d’un pays de 30 millions d’habitants.

8 jeunes gens ont tenté d’organiser un rassemblement pour rompre le jeune de ramadan et accessoirement obtenir l’abrogation de l’article du code pénal qui le punit. Appelez-cela provocation, appelez-cela bêtise, appelez-cela insolence, appelez cela comme vous voulez ... ça reste un non événement à classer dans la rubrique insolite ou connerie si vous voulez. Que représentent 8 jeunes dans le destin d’une nation de 30 millions d’habitants ! Qu’est ce que c’est ce genre d’évènements dans l’histoire d’une nation ? 

Et bien non ! Depuis c’est le déchaînement des passions. Des tristes passions. Depuis le Maroc est à feu est à sang, comme si ce dimanche là était quelque part un 11 septembre marocain. Les forces de l’ordre tout d’abord, jamais à court de renseignements, ont été au rendez-vous, par centaine, pour disperser le rassemblement, qui finalement n’a même pas eu lieu, puis après-coup pour traquer les quelques manifestants.

A Mohammedia, le conseil des Oulémas s’est réuni toutes affaires cessantes pour condamner avec les mots les plus durs l’affront fait à Dieu, à son Prophète, à la religion à la nation, au Maroc et aux Marocains. L’ironie est cocasse : il y a avait plus d’Oulémas pour délibérer et rédiger le communiqué que de manifestants anti-jeûne !

A Rabat, le palais a condamné la tentative de manifestation et, dans un paroxysme d’hystérie, tout ce que compte le royaume de chefs de partis politiques s’est réunit autour du conseiller du roi, Mohamed Moatassim , dans un inédit moment de communion nationale pour condamner l’horrible manifestation. Là aussi il y avait autour de la table plus de chefs de partis politiques que de manifestants ! Hommes politiques transformés en hommes de piété , de sainteté et de bien, ayant voués leur vie à la défense de la religion et qui montent au front pour défendre Dieu et son prophète. 

La caricature ne saurait atteindre son paroxysme d’hypocrisie sans les éditorialistes, les observateurs et la presse, qui montent au créneau pour faire face « aux monstres », à l’horrible ennemi de l’intérieur. Tel cet éditorial du journal du premier-ministre qui dénaturalise les manifestants avec des propos théologiques dignes des talibans. Tel ce directeur de quotidien, converti depuis peu à la prostitution éditorialiste, qui croit fermement déceler un complot des services secrets espagnoles qui recrutent à tour de bras du confrère journaliste au manifestant anti-jeûne.

Voici donc où nous en sommes, 8 jeunes décident de manifester et un pays-sens dessus dessous ! Un pouvoir, jusqu’à hier chantre de la modernité, qui saute sur l’occasion pour défendre le sacré. Après tout c'est sur ce socle qu’il fond sa légitimé plébiscitaire, c’est de bonne guerre. Une classe politique dont les dirigeants jouent les vierges effarouchées toute honte bue. Vierges qu’ils ne sont pas, très loin de là, et ce n’est une découverte pour personne. 

Dans cette hystérie collective, il serait vain d’essayer de sauver ne serait-ce qu’un peu de rationalité. Quel est ce drôle de pays de 30 millions d’habitants qui mobilise toutes ses institutions, tous ses corps constitués, pour réagir hystériquement à une provocation de huit jeunes gens ? Quel est ce drôle de pays de mille ans d’histoire dont le temps présent est bouleversé par une parodie de manifestation ? Quelle est cette religion, d’un milliard de pratiquants, qui puisse être si fragile et si facilement mise en danger? Quelle est cette drôle de nation aux fondements historiques, dit-on, qui vacille et donne l’impression de s’écrouler après une manifestation insignifiante par le nombre de ses participants, et tout au plus anecdotique par son mot d’ordre ?

Hélas ! Cette hystérie collective, ce déchaînement des tristes passions, ne présagent rien de bon. Une grande part d’irrationnel est malheureusement à l’œuvre sans que l’on puisse lui entrevoir un terme. Et en cela, ce pays fait peur.