Il y a presque trente ans, le 24 octobre 1980, le Maroc et l’Espagne ont signé un accord de coopération scientifique pour l’étude du projet de liaison fixe Europe-Afrique à travers le détroit de Gibraltar. 

Depuis divers colloques et workshop ont été organisés parfois pour peaufiner le projet et parfois simplement pour ne pas le jeter aux oubliettes. Côté marocain c’est la Société nationale d’études du détroit de Gibralta (SNED), crée en 1980 au capital entièrement détenu par l’Etat marocain, qui supervise les études. Sa sœur siamoise espagnole, la S.E.C.E.G SA, est née un an plus tard et est détenue quant à elle par l’Etat Espagnol.

Parmi les questions qui ont été posées aux bureaux d’études le choix du type d’ouvrage. La solution « tunnel foré ferroviaire » a été préférée à la solution « pont ». Et ce principalement pour capitaliser sur l’expérience du tunnel sous la Manche, reliant la Grande-Bretagne et la France, et le tunnel de Seikan, détroit de Tsugaru au Japon, qui sont déjà en exploitation.

S’il voit le jour un jour ce tunnel serait d’une longueur de 37,7 Km , dont 27,7 forés 400 mètres sous la mer. Les navettes peuvent y circuler à 120 km/h pour relier le Maroc à l’Espagne en 30 minutes. Mais dans un premier temps il est prévu de réaliser uniquement un tunnel monotube ce qui engendrerait une attente maximale d’1h30 afin de réguler le trafic par alternance dans les deux sens. Seules des navettes ferroviaires peuvent y circuler ; des trains-navette « tourisme » qui peuvent transporter 130 automobiles et des trains « poids lourds » pouvant transporter chacun 18 camions. 

Selon ses concepteurs le tunnel pourrait transporter chaque année 1.580.000 voitures de tourisme ; 460.000 poids lourds; 4,7 millions de passagers automobilistes (accompagnant leurs véhicules) et 11,2 millions passagers ferroviaires (voyageant sans véhicule).

Voilà pour les intentions. Maintenant reste la question que je vous entends poser : s’agit-il d’un rêve hallucinatoire? Où en est le projet ?

Justement le Conseil économique et social des Nations Unies qui a supervisé les études du projet depuis le début nous éclaire un peu plus. Lors de sa dernière session, tenue il y a deux semaines à Genève, la question de la liaison fixe Europe-Afrique à travers le Detroit de Gibraltar a été étudiée via un rapport d’étape. Et je vous livre un extrait des conclusions de la note du Secrétaire général du conseil :

- Les conditions géologiques et les caractéristiques géomécaniques disponibles montrent que le franchissement des deux paléocanaux peut s’avérer extrêmement difficile. Les coûts et délais des travaux d’excavation sont de nature à mettre en cause la faisabilité économique du projet;

- Les incertitudes, tant sur la géométrie des paléocanaux comme sur les caractéristiques géomécaniques des brèches de remplissage, sont trop fortes pour un projet aussi important. Il est risqué de prendre des décisions exclusivement fondées sur les résultats des essais et des analyses paramétriques dont on dispose actuellement. Des reconnaissances et des études complémentaires sont indispensables;

- Quant à l’étude d’évaluation globale, dans ses aspects technique, environnemental, socioéconomique et juridique, elle a mis l’accent sur les interrogations à lever dans la connaissance des caractéristiques géotechniques des formations géologiques sous-marines (brèches) et sur les insuffisances dans le développement de certains aspects techniques et de sécurité de la solution de base.

En gros si le conseil note les progrès qui ont été réalisés sur le volet conception du projet, il reste très sceptique notamment sur la viabilité économique du tunnel. Du coup il renvoie à une énième étude prévue pour une autre « évaluation globale » du projet. Aucune échéance de début de travaux n’a été fixée et celle des calendes grecques n’est pas impossible. 


Nota Bene : Vous pouvez bien entendu télécharger la très instructive note du secrétaire général du conseil sur votre blog préféré