Par Abmoul

Poser la question, dit-on souvent, c’est déjà y répondre. Lorsque l’on s’attèle à faire le bilan de dix ans de règne du nouveau roi du Maroc, de quoi s’agit-il au juste? Celui du pays? de sa société? de cette entité insaisissable, mais néanmoins omniprésente, que l’on appelle par abstraction, crainte ou paresse intellectuelle le ‘’makhzen’’? ou bien alors, et tout simplement, celui de la personne investie dans un rôle qui lui est assigné par un système qu’elle n’a peut-être pas choisie, mais dont elle s’accommode sans états d’âme? Peut-être de tout cela et de bien plus.

Les nations, et les sociétés, quel qu’en soit l’état, ont leurs dynamiques propres que l’on ne peut, sans risque de simplification abusive, enfermer dans des déterminismes immuables. Ainsi, évaluer la part du changement dynastique dans l’évolution de la société marocaine durant ces dernières années est un exercice hasardeux, voire inutile, car supposant que celle-ci est dépourvue d’autonomie et obéissant, comme pour une causalité mécanique ou chimique, à des stimuli que l’on peut facilement contrôler et circonscrire. Encore plus problématique, cet angle de traitement de cette question du bilan rattachant systématiquement toute évolution du pays et de la société à la monarchie, participe du discours hégémonique que le système monarchique (ou ‘’makhzenien’’, l’acceptation à donner à ce système hautement complexe pourrait à elle seule faire l’objet de plusieurs colloques et dépasse évidement l’ambition de cette tribune) n’a eu de cesse de vouloir inscrire dans la conscience et les pratiques collectives, chose qu’il a finalement réussi en grande partie à accomplir au gré d’une conjonction de facteurs. C’est le propre de toute entreprise d’hégémonie, au sens gramscien et culturel du terme, que de créer le consentement et de présenter des valeurs singulières en des valeurs universelles, de sorte qu’elles finissent par être inconsciemment intégrées par les dominés et que la coercition pour les imposer ne soit nécessaire qu’en dernier recours. En cela, le nouveau règne ne peut objectivement être perçu que comme une continuation, mais néanmoins une sublimation (en y vient), de l’entreprise amorcée par l’ancien roi avec la brutalité que l’on connait. Cette entreprise est celle de faire de la monarchie, du moins dans sa configuration actuelle dite ‘’exécutive’’ (les concepteurs de cette étrangeté politique nous offrent ici le choix entre un pléonasme martelant l’omnipotence et excluant toute pluralité, ou un néologisme par essence sémantiquement porteur de progrès. J’opterait, en ce qui me concerne, pour la première interprétation) un horizon indépassable pour le pays, une entité qui engloutit l’État et domine la société et le marché. En somme, une ‘’fin de l’histoire’’ à la Fukuyama, où le politique disparait tout simplement au profit d’un marché lui-même étroitement surveillé, et où la société n’a de marge de manœuvre qu’encadrée par des mots d’ordre royaux.

Lorsqu’on assiste chaque année à la cérémonie d’allégeance, l’observateur averti ne peut s’empêcher d’avoir cette même réflexion que Hegel eut lorsqu’il contempla de sa fenêtre Napoléon paradant sur son cheval. Les apparats et la posture en moins, cette répétition de gestes semblant venir d’une autre ère, ce mélange de solennité et de cacophonie, figent le temps; pis encore, l’annihilent. Car, depuis un même 25 Juillet, mais voici de cela dix ans, cette même scène a été jouée (dix fois plutôt qu’une) et l’histoire pour de bon racontée. Il n’ y a tout simplement plus d’histoire, c’est en cela que se résume la valeur hégémonique du nouveau règne que tous les acteurs, ou presque, ont fini par accepter et intériorisé qu’il leur est tout simplement impossible de remettre en question même par la pensée. Fukuyama a révisé sa théorie, aidé en cela, il est vrai, par Bush et ses néo-cons. À la révolution française, moment historique sonnant pour Hegel la fin de l’histoire, s’est succédée une restauration et encore d’autres révolutions. La monarchie marocaine, elle, semble encore être à savourer sans humilité sa victoire écrasante sur ses adversaires politiques. Il était peut-être plus avisé cet empereur perse, Cyrus, qui, selon la légende, versa des larmes lorsqu’il vit défiler son auguste armée victorieuse sur les grecques, en songeant que ces valeureux guerriers étaient inexorablement promis à une mort certaine.

Peut-on faire perpétuer une nation sans politique, et donc sans histoire? Il faut croire que oui, et pour ce faire, l’entreprise hégémonique opère aussi en générateur de mythes, ciment, disait Hobsbawm,  des nations. Des mythes qui se muent en des prophéties auto-réalisées. Le mythe du nouveau règne est celui d’une monarchie dont l’omnipotence importe peu, pourvu qu’elle soit ‘’bienveillante’’, qu’elle ait des velléités de modernisation, principalement économique et accessoirement sociale, et qu’elle soit seule en mesure de faire face aux forces jugées passéistes. La réalité peut, sur certains aspects, réconforter ce mythe, comme elle peut, sur d’autres, le démystifier, cela importe peu. Le discours, martelé ad nauseam, se charge de matérialiser le mythe, de lui donner une substance, même superficielle, sans égards pour la tautologie inhérente à cette situation où une force politique crée le vide pour ensuite se réclamer seul acteur crédible. Mais, comme toute construction, sociale, de l’esprit ou en l’occurrence politique, les mythes ont aussi une vie et peuvent se transformer en des fables telle celle de l’ancien règne -qui a vécue- d’un monarque bien intentionné, mais trompé par son entourage. Il s’agit bien d’un mythe, car, comment concevoir un projet de modernisation économique et sociale sans projet politique? La spécificité marocaine tant déclamée ne pouvant aller honnêtement jusqu’à réfuter cette réalité bien empirique (ne parlons même pas de théorie, car le libéralisme économique et social, bien vu par les ‘’intellectuels organiques’’ du makhzen, se heurte étrangement à une fin de non-recevoir lorsqu’il s’approche du domaine politique) d’une association positive entre la modernisation politique et le progrès économique et social. À moins qu’il ne s’agisse de l’éternel dilemme de la poule et de l’œuf, de la jour et de la nuit, auquel cas nous avons encore l’éternité pour trancher!

Le propre de l’homme, disait Platon est qu’il est un animal politique, et à Hannah Arendt d’ajouter que le propre de l’humanité est la pluralité, essence même de la politique. Afin qu’il soit un être sociable - en somme un humain- le marocain moyen a autant besoin de politique que d’air et d’eau (et peut être de culture). Par politique, on entend bien la possibilité de faire un choix, d’exprimer sa particularité, de changer ne serait-ce que par pur plaisir de changement. De cela, le marocain est aujourd’hui privé. Pire, il a assimilé dans sa for conscience sociale que le changement est porteur de dangers, qu’un statu quo même défavorable est meilleur qu’une alternative obscure et inconnue et que toute idée, toute action politiques doivent être sanctuarisées par un aval royal, sinon vouées à la marginalisation ou au châtiment. Mais le marocain est un être rationnel -et donc encore heureusement humain-. Il a délaissé ce champs où sa pluralité est reniée, demeurant un animal politique par cet acte presque collectif et éminemment politique; celui de transférer l’action politique et sociale vers des territoires plus hospitaliers que sont la culture dite ‘’populaire’’, l’adhésion à des valeurs plus universelles de liberté et de droits de l’homme, à des particularismes régionaux, linguistiques ou ethniques, ou encore la religion.

Ceci nous amène à trancher avec le pessimisme vers lequel nous inclinerait cette lecture faisant des dix dernières années un intermède voué à l’oubli lorsque placé dans la longue-durée historique. S’il y a avancée sociale (et il y en a manifestement), elle ne date pas de l’avènement du nouveau roi et n’est surtout pas le fait exclusif de la monarchie. Ce n’est pas la monarchie qui a crée l’AMDH, non plus Le Journal ou Tel quel. Ce n’est pas elle non-plus qui a inventé ex nihilo la nouvelle musique urbaine ou l’expression artistique que l’on dit foisonnante. Si elle s’est rappelée des femmes, l’action sociale d’une Aicha Chenna et la production intellectuelle d’une Fatima Mernissi lui sont chronologiquement bien antérieures, même si n’ayant pas bénéficié d’autant de publicité que la Moudawana.

En bref, aussi marginales que puissent aujourd’hui encore paraitre ces expressions sociales, elles participent d’un processus bien connu voulant que toute hégémonie sécrète sa résistance dans une dialectique où la supra-structure politique (Marx n’avait en fin de compte pas systématiquement tord!) est délaissée momentanément pour un travail sur l’infrastructure sociale et culturelle. Tout en affirmant les principes de bases, et tout en sachant pertinemment que les moyens de coercition aux mains du système sont considérables, on délaisse l’action sur le système global de croyance à la faveur d’actions multiples et ciblées sur des sous-systèmes s’y apprêtant comme celui des droits-humains, des libertés civiques, de l’éducation, etc. Dans une ère où les révolutions politiques sont suspectes lorsque non-teintées, il n’y a d’autres alternatives que l’action réformatrice qu’elle soit de l’intérieur ou de l’extérieur du système. Le risque étant pour tous (et en premier lieu pour la monarchie), étant que de plus en plus de gens en arrivent à cette conclusion pour laquelle Benbarka a donné sa vie voulant que ce système n’a de réforme ou de remède que dans sa destruction.

Abmoul