Par Dr H

Quand on me parle du 23 Juillet 1999, la première chose qui me vient à l’esprit et que je ne me lasse de raconter à qui veut bien m’entendre, c’est que c’est l’une des rares fois ou je n’ai pas fêté mon anniversaire! Celui de mes 12 ans. Je suis, en effet, né un 23 Juillet. Et il y a dix ans, vers les coups de 17h, je me trouvais en voiture en compagnie de mon père. A deux pas de ce qui était pour moi le paradis sur Terre, Alpha 55 à Casablanca, quand j’appris cette stupéfiante nouvelle. Le Roi est mort!

A cet instant précis, j’ai commencé à verser toutes les larmes de mon corps. Et pour cause: mon père décida de faire demi tour. Retour à la maison illico presto! Ce jour là, j’ai reçu ce qui a peut être été mon premier cour de politique marocaine. Je séchais cependant rapidement mes larmes devant l’excitation nouvelle survenue par un événement qui, à la base, me semblait insignifiant comparé à mon anniversaire, mais qui petit a petit prenait toute son ampleur, à mesure que je découvrais la réaction de ce qui m’entourait. Première constatation: la multitude de gens perchée aux balcons des immeubles pour voir le brouhaha causé par la panique des automobilistes. Panique dont je saisis la portée un peu plus tard. Notre voiture continua donc son chemin de retour vers chez nous, dans ce vacarme, sur un le son du Coran psalmodié par les radios et sur lequel Casablanca toute entière allait valser toute la nuit. 

Chemin faisant, nous fîmes une escale à un supermarché qui m’offrit un spectacle étonnant. Je précise cela car c’est à cette étape que j’ai commencé à comprendre ce qui était en train d’arriver et ce qui agitait mon père depuis maintenant une heure. Une foule était amassée à la porte de la superette pour en retirer ce que le propriétaire daigner leur fournir. Mon père se faufilât jusqu’à la porte, puis ressortit quelques minutes plus tard avec 10 baguettes de pain, du lait, des pâtes et quelques autres denrées. Drôles de courses ! C’étaient les provisions pour les quelques jours à venir et dont on ne savait rien. Puis direction enfin la maison où ma mère et mes frères, tous aussi stupéfiés que moi, attendaient sagement notre retour et les directives de mon père.

« A partir de maintenant, personne ne sort les enfants. Le Roi est mort comme vous le savez et on ne sait pas ce qui va se passer…  » nous dit-il en guise d’introduction à la réunion de famille improvisée.

Tout ceci n’était pas simple a comprendre pour l’enfant que j’étais. Mais cela m’existait. Je ne pensais pas que la mort d’un monsieur, que je ne connaissais pas plus que ça, pouvait comporter tant de risques et d’aventures! Mais selon mon père toujours, lorsque le roi meurt, il fallait faire très attention car dans notre pays, il pouvait y avoir des méchants qui prendraient sa place et des manifestations dangereuses dans la rue. 

Waaaawww… ça devenait de plus en plus excitant! 

On nous installât avec mes frères devant un autre monsieur, à la télé cette fois ci, et qui pleurait particulièrement fort. “Baba, pourquoi il pleure comme ça le monsieur? C’est son papa qui est mort?” demanda mon petit frère qui ne comprenait pas un mot de ce que racontait le célèbre présentateur. Non, ce n’est pas son papa qui est mort, le monsieur est très triste parce que le Roi est mort et il faut être triste, lui rétorquais je, l’air de comprendre ce qui lui échappait. Je me mis alors à essayer d’être triste, pour donner l’exemple, ce que j’étais déjà puisque je n’avais pas eut mon cadeau d’anniversaire. La soirée se poursuivit devant la télé, tandis que mon père tentait d’en savoir plus au téléphone.

Le lendemain, nous reçûmes la visite de mon oncle que l’événement avait apparemment rendu heureux. Il faut dire qu’il ne l’aimait pas beaucoup, le Roi. Il rassura mon père sur ce qui se passait au dehors et me proposa de l’accompagner à une manifestation qui aurait lieu dans l’après midi, où tous les casablancais avaient prévu de se rendre a la mosquée Hassan II pour rendre un dernier hommage. Apres avoir supplier mon père de me laisser sortir, je rejoignit une foule de manifestants qui descendait le boulevard Ibn Sina, à deux pas de chez moi. Une horde de gens. Un bruit insupportable, des femmes en pleur, des gosses heureux et des hommes bruyants, qui brandissaient des portraits du roi défunt et ceux du nouveau tout juste proclamé, formaient le cortège. Il en sortait de partout: Hay El Hassani, Oulfa, Mazola, Hay el Hana, Beauséjour, … pour longer les quartiers du CIL et de Anfa, ceux d’où personne ne sortait évidemment! Tout ceci sous un ciel rouge sang qui semblait lui aussi gronder sa colère, car c’est bien de colère qu’il semblait s’agir. Et nous marchâmes dans cette liesse en direction de la grande mosquée, scandant des slogans que je peinais à déchiffrer, partagée entre deux sentiments opposés: la joie et la tristesse dont le mélange avait créé chez tous la peur du moment présent.

Et puis plus rien. Ou presque. A mes yeux, le surlendemain ressemblait au passé. Comme si de rien n’était arrivé. Ces deux jours historiques avaient pris fin aussi brusquement qu’ils étaient survenus. Aussi, je garde le souvenir que pratiquement rien n’avait changé. Enfin si. Une semaine, durant laquelle apparemment les marocains ont pleuré puis célébré le nouveau propriétaire des lieux. Je dis apparemment car il me semble comme même que pour certains, cet événement était presque un non événement pour le Maroc. Un nouveau roi à la place d’un autre. Ou peut être le même. Très certainement le même car entouré des mêmes. Alors, quand j’entends les médias hurler littéralement de joie à l’intronisation du jeune monarque, je m’interroge : qu’avons-nous réellement gagné ces dix dernières années qui n’aurait pas été fait par le précédent roi par la force des choses ? Quelles batailles le peuple est il fier d’avoir remporter ? Personnellement, je ne vois pas. Toutes les avancés ont été dictées par Sa seule volonté, en offrant le strict minimum pour éviter que le pays se barre en c… et en gardant pour soit et pour sa suite tout le reste. Et si malgré cela, le changement au Maroc vous rend heureux alors: Merci à qui vous savez.  

Voilà ce qu’a été moment mon premier souvenir politique. Depuis, j’ai grandit. J’ai un peu compris. Mais pas tout encore. Celui qui était notre jeune nouveau Roi, celui des pauvres, est devenu notre Roi tout court. Ni aimable ni détestable. Ou peut être les deux à la fois. Je suis cette génération qui au final, n’a pas vraiment connu l’ancien roi, ou alors sur Youtube, et qui admire alors encore un peu en lui l’orateur ou le philosophe au grand désespoir de ceux qui l’ont souffert, ou dans des livres, et qui est horrifiée par ce qu’ont put subir leurs escendants au grand damne de ses défenseurs. Je suis la nouvelle génération qui ne conçoit presque pas que cela ai put être pire avant ou plutôt qui ne prend pas cela comme une raison valable à notre retard. Génération qui ne veut pas faire le bilan de dix années sur lesquelles elle n’a pas réellement eut d’emprise. 

Alors si on me demande quel est le bilan de notre Roi ces dix dernières années ? Je noterai la femme, deux enfants, pas mal de kilos en trop, une sévérité maintenant avérée, beaucoup d’argent gagné et un pouvoir plus solide que jamais. Pour le reste, comme le dit Mounir, d’autres feront mieux que moi le bilan. Ceux que ça réconforte. Parcequ’un bilan sans réclamer des comptes après, c’est quasi inutile. Je laisse aussi ce plaisir aux journaux étrangers à coups de dossier special. Sur le plan politique... sur le plan économique... sur le social... bref, sur tous les plans que vous voudrez : Merci au Roi parcequ’on avance, et « pas merci » à nous même parcequ’on avance pas assez !

Vive le Maroc ! Vive le Roi ! Et joyeux anniversaire à moi ! 

Dr H