Ah oui ! Je ne vous ai pas dit. Depuis que tout le monde s’est mets à me donner du Ba Larbi du baba Larbi, du ba aaroub (il paraît que c’est un privilège donné aux porteurs du prénom Larbi) et depuis que j’ai atteint un certain âge, j’ai décidé de vous raconter les histoires des ancêtres et d’un temps que les jeunes d’aujourd’hui méconnaissent ! Aujourd’hui je vous raconte l’histoire de l’Magana. Alors approchez-vous, tendez vos oreilles et écoutez bien car je parlerais à voix basse et je ne répéterais pas. 

J’avais quoi neuf, dix ans … lorsqu’un évènement majeur vient bousculer la vie à Khouribga et changer le quotidien de ses habitants. Un jour donc tous les Khouribgaises et les Khouribgais ont découvert à leur réveil que le rond-point de la ville (il n’y en avait q’un seul) a été investi par des ouvriers qui s’attelaient à leurs pelles pour y construire on-ne-sait-pas-encore-quoi. Le bruit courrait qu’il s’agit de la découverte d’une nouvelle mine du phosphate, certains juraient qu’il s’agissait plutôt d’un trésor enfoui, chacun y va de sa version de l’histoire. 

Au début on croyait que le mystérieux chantier s’achèverait dans quelques semaines, quelques mois au plus. Mais les travaux d’Hercule dureront des années et le mystère demeura jalousement gardé. C’est ainsi qu’à chaque coucher du soleil, les Khouribgaises et les Khouribgais convergeaient vers le centre-ville pour découvrir ou en est le chantier mystérieux. Quand les ouvriers OCP revenaient des mines dans les bus Sotreg , ils jetaient un regard sur le lieu les travaux. Lors de leurs vacances d’été au bled, les immigrés commençaient toujours par une visite du mémorial en travaux. Sans compter sur les enfants qui s’arrangerait toujours pour faire leur partie de Denifri dans les alentours tout prêt du lieu de l’évènement. Oui…. C’était devenu l’attraction première des gens comme si ce chantier-là était un peu le leur, une partie de leur histoire personnelle. Et aussi curieux que cela puisse paraître, personne n’eut l’idée de se renseigner auprès des gens-qui-savent sur l’objet des travaux. Et ça sera comme ça pendant…. des années. Un consensus s’est auto-établit, personne ne va gâcher la surprise, on attendra, on s’inquiétera quotidiennement des travaux , on tiendra les ouvriers à l’œil et on verra ce que ça donnera. Je vous parle d’un autre temps ! 

J’étais, je crois, en CM2 (wlad sadess ne connaissent pas cette époque) . Après je suis passé en première année du collège et le gamin que j’étais ne manquait pas à son devoir : je m’inquiétais, moi aussi, comme tout le monde, de l’avance de notre mystérieux chantier. Première année du collège, deuxième année et le chantier était toujours en cours. Troisième année, quatrième année du collège et comme toute ma génération j’attendais sagement ce que va sortir des travaux d’hercule objet de toutes les curiosités de la ville.

Puis un jour, sans prévenir et après des années interminables de travaux quelqu’un a décidé qu’il est grand temps conclure et de mettre fin à ce suspens insoutenable. Après plus de cinq ans de grands travaux voici donc venir le grand jour. Le voile a été levé et l’œuvre divulguée :

Il s’agit, vous l’aurez deviné, d’une horloge murale. Une horloge qui fut vite baptisée l’Magana. Entre nous, à la place Khouribgaises et des Khouribgais  vous faites quoi vous à la découverte du résultat? Déçus ? et beh nous avons fait pareil , tout le monde était content et fier de cette oeuvre magistrale , l'attente n'a pas été vaine , Khouribga s’est dotée de la plus grande horloge du Maroc, peut-être même de l’Afrique (on n’en savait rien mais bon),  et accessoirement de la plus grande œuvre architecturale de la ville après l’hôtel Safir. Nous étions heureux on ne comprenait pas les moqueries des habitants des envieuses villes voisines.  De toute façon on savait pas que c’est pas si génial que ça, on avait pas de comparants , pas de référentiel.

Un photographe a eut l’idée de faire des cartes-postales de l’Magana, elles se sont vendues comme des pains et le stock a été épuisé en quelque jours. Depuis il s’est vendu des milliers et des milliers de photos de l’horloge. D’ailleurs on en était si fier qu’une rumeur circulait que la ville allait être rebaptisée Al Hassaniya, le roi Hassan II (qui est le père de Mohamed VI le roi actuel) aurait était si émerveillé par l’œuvre qu’il a décidé de nommer la ville à son nom. 

D’aucuns remarqueront que j’ai passé plus de six ans de ma vie, comme toute une génération des enfants de la ville, à attendre que l’Magana sorte du sol. Première occupation, premier hobby, premier centre d’intérêt, première curiosité, premier sujet de discussions après l’OCK ! Oui six ans à attendre, à vivre au rythme de l’avance des mystérieux travaux, à attendre, à demander les dernières nouvelles du chantier, à attendre … une horloge ! Et voyez-vous, aujourd’hui encore, quand vous tapez Khouribga sur un moteur de recherche, il vous propose en premier la célèbre horloge filmée sous tous les angles , comme une star , par les habitants et les originaires de la ville. Quand vous croisez un khouribgai dans n’importe quel coin du monde il vous parlera de l’Magana.  

Ah oui j’allais encore oublier… Il faut dire que la ferveur de l’inauguration de l’Magana a été amplifiée par les frustrations du Scandale Sibouss du nom du gardien de but de l’OCK de l’époque , quand la FRMF a décidé d’offrir par décision administrative le championnat au Mas de Fès (comme par hasard) au lieu de l’OCK de Khouribga . Il s’agit de l’une des plus grandes injustices de l’histoire humaine qui a traumatisé toute ma génération, mais je vous raconterais ça peut être un autre jour.

Nota Bene 1 : l’Magana en question aurait coûté quelques 800 millions de centimes. Mais c’est un détail d’intendance ; quand on aime on ne compte pas.

Nota Bene 2 : Les faits relatés dans ce billet sont véridiques. Mais les exagérations sont de moi.