200 ans d’archives disponibles gratuitement en ligne ! The Times, le journal conservateur britannique a mis sur son site Internet l’ensemble de ses archives du 1er janvier 1785 au 31 décembre 1985, l’accès est actuellement gratuit mais soumis à inscription.

Le résultat est saisissant et spectaculaire. On pourra lire le journal tel qu’il a été publié dans les années 1700, 1800, et 1900 avec le regard, les connaissances et  les lunettes de l’époque. C’est ce qui fait la force de cette initiative. Grâce à un moteur de recherche performant on peut chercher des articles par mots clés, période et on pourra même lire l’édition du jour de son choix.  Ces archives contiennent une mine d’information, d’autant plus que certains reproduisent in extenso les déclarations, les documents officiels et les traités de l’époque ainsi que les communications diplomatiques officieuses et officielles.

Voici une sélection un peu hasardeuse de ce qui a été écrits dans ces temps si éloignés de nous  et qui paradoxalement n’ont jamais été assez proches.

19 août 1790 : histoire de femmes 

Les Britanniques semblent découvrir le Maroc. Les lecteurs du journal apprennent ce jour-là que le dernier Empereur du Maroc avait « quatre épouses et cinq cents concubines ». Le Duc de Queensbury se dit choqué qu’un homme peut « avoir la conscience de prendre autant de femmes pour lui seul ». Et le Duc, un rien donneur de leçons, rajoute « dix ou douze femmes sont largement suffisantes surtout pour un homme aussi âgé»

27 septembre 1791 : le Maroc déclare la guerre à l’Espagne


Le Maroc est à l’époque une puissance régionale; l’enfant terrible de la méditerranée. Il lui arrive même (et souvent) de déclarer la guerre à l’Espagne. The Times publie ce jour-là,  la déclaration de guerre de « Moualy Alier » ( probablement Moulay EL Yazid). Ce dernier après avoir rappelé son titre « Empereur du Maroc, Roi de Fès et Tétouan, de Tafilalet et Meknès et de la Guinée de l’ouest, du Haut et du Bas, défenseur du Saint Coran, pilier ferme et vigilant gardien des vrais croyants… Etc etc » déclare la guerre à l’« Espagne chrétienne » et appelle ses Sujets à prendre les armes pour libérer la ville de Ceuta. En guise de motivation, tous les gains de la guerre, hormis les armes et les munitions, leurs seront réservés. L’Empereur n’oublie pas de rappeler aux troupes qu’ils doivent jeûner (la déclaration de guerre intervient le premier jour du mois de Ramadan) pour que la protection du Prophète soit avec eux dans cette guerre contre « les chrétiens, nos ennemies».
Qui a gagné le match ? Il faut lire les articles des éditions suivantes du Times pour apprendre que la guerre ait été perdue et que cette énième tentative de libération de Ceuta ait été vaine.


24 novembre 1830 : « Mieux vaut être sujet du Maroc que celui de n’importe quel chef de gouvernement européen » (courrier des lecteurs)



The Times reçoit une lettre de Lisbonne intitulée « Mieux vaut être sujet du Maroc que celui de n’importe quel chef de gouvernement européen ». Son rédacteur commente la libération d’un juif marocain d’une prison portugaise. Condamné à mort par la cour de Lisbonne, Sofate a vu sa peine commuée en prison à vie suite à l’intervention de l’Empereur du Maroc. Ce dernier toujours pas satisfait de la décision du tribunal de Lisbonne a insisté auprès des autorités portugaises pour la libération de son sujet en les menaçant de rendre leur consul à Tanger responsable de tout mauvais traitement infligé au prisonnier. Finalement les autorités portugaises ont cédé et libéré Sofate qui a pu regagner le Maroc.
Heurtée dans sa fierté nationale et voyant le prestige de britannique partir en lambeau, la rédaction de Times a riposté en rappellent que dans au moins trois affaires similaires l’intervention de Sa majesté le Roi britannique a été concluante et les autorités portugaises ont été obligées de libérer des juifs africains. Et à la rédaction du Times de conclure que contrairement à ce que dit le lecteur « Sa majesté le Roi d’Angleterre est autant respecté par la Cour de Lisbonne que l’Empereur du Maroc »

27 décembre 1845 : Un ambassadeur vraiment extraordinaire.



Un long article relate l’arrivée en France de « Sidi El Hadj Abd El kader ben Mohamed El Achache » pacha de Tétouan est nouvel ambassadeur de l’Empereur du Maroc auprès du Roi Louis Philippe. L’ambassadeur, raconte The Times, est arrivé avec plusieurs offrandes « six superbes chevaux arabes, deux magnifiques autruches, un lion et plusieurs articles fabriqués au Maroc ». L’ambassadeur a décliné une invitation à une pièce de théâtre « Je n’ai pas été envoyé par mon Chef pour voir les curiosités françaises mais pour exprimer les sentiments et l’amitié que porte Sa Majesté l’Empereur du Maroc à Sa Majesté le Roi de France ». The Times, visiblement charmé par le nouvel ambassadeur, précise qu’il s’agit « d’un jeune homme, âgé de 28 à 30 ans, disposant d’une taille normale et d’un corps régulier, ses yeux sont expressifs et bienveillants et sa barbe, au contraire de la majorité des arabes, est soigneusement taillée. Ses mains sont petites et belles…. » et en rajoute dans les détails. L’ambassadeur nous dit le journal était très aimé par la population de Tétouan dont il était le Pacha « 10.000 personnes l’ont raccompagné jusqu’au port où il a embarqué… même si ce dernier est éloigné la ville »

18 décembre 1905 : « la question Marocaine »





Le 18 Décembre 1905  The Times publie un long article sur « La question Marocaine » . L’article reproduit dans son intégralité la déclaration de Maurice Rouvier, président du Conseil, développant un argumentaire destiné aux autres puissances coloniales pour leur expliquer et démontrer pourquoi la France « a un droit prioritaire sur le Maroc ». Nous sommes à quatre mois de la Conférence d’Algésiras  qui placera le Maroc sous la « protection » des puissances européennes.
« Il ne s’agira pas de répondre lors de la conférence [d’Algésiras] à une question juridique. Il s’agit d’une question simple : Quelle puissance a des droits sur le Maroc ?. ». Rouvier convient qu’en vertu des traités déjà signés « chaque puissance a le droit d’assurer ses intérêts » mais entend développer lors de la conférence des arguments supplémentaires en faveur de la France. En particulier le fait que le Maroc ait des frontières  avec la France (il veut dire avec l’Algérie) puis il délire : « La France est une puissance musulmane en Afrique du Nord et elle se doit de maintenir son autorité  sur une population de 6.000.000 indigènes en contact direct avec 700.000 colons européens . La communauté de langue, de religion et de race entre cette population et celle du Maroc peut être affectée par l’agitation au Maroc en cas d’absence d’un gouvernement régalien ou l’établissement d’un gouvernement hostile. C’est pourquoi nous avons le droit d’exiger du Maroc l’existence d’une autorité traditionnelle qui contrôle le pays et les garanties que cette autorité ne menacerait pas l’autorité française ni ses colonies »

2 avril 1912 : Le Maroc est officiellement sous « protectorat » français



Le 2 avril 1912 Times annonce la signature du traité de Fès faisant du Maroc un protectorat français. « Le ministère des affaires étrangères français a reçu la confirmation des infos faisant état de la signature, dans l’après midi du samedi dernier, du traité établissant un protectorat au Maroc. Il a été confirmé officieusement que ce traité est à l’image du traité Brado signé avec le Bey de Tunis. Le ministre de français Regnault, qui a envoyé le traité pour signature, l’a télégraphié à 5h00 du jour de signature, mais les affaires étrangères ne l’ont reçus qu’hier après-midi. »

Dans la page 5 de l’édition du 4 avril 1912 Times revient en détail sur les modalités de l’établissement du protectorat et du début de l’envoi des « forces françaises » au Maroc .

3 Mars 1956 : Indépendance du Maroc, « Holy Démocracy »



44 ans plus tard The Times annonce à ses lecteurs l’indépendance du Maroc. « En vertu du traité signé, le gouvernement français a accepté d’abandonner ses pouvoirs en laissant au Maroc le contrôle de son armée et ses affaires étrangères.  Le Résident Général aura dorénavant  comme titre Haut commissaire et le Sultan n’aura plus à lui soumettre les décrets et lois pour approbation sauf ceux qui concernent la France »
Puis plus loin The Times fait état d’une promesse de « Holy Démocracy / Une sainte démocratie » au Maroc. Le parti de l’Istiqlal a envoyé un télégramme de félicitations « au Sultan et à Si Bekkai » et a fait une déclaration au peuple marocain : « Pour une nation libre et heureuse,  construisons un nouveau Maroc avec un État moderne basé sur les principes de l’Islam et l’esprit d’une sainte démocratie ».

 Et on conclue avec cette citation d’Alexandre Vialatte  qui a dit un jour : « L'humanité est une bibliothèque dont presque tous les livres sont lus. L'humanité est aux archives. »

NB : traduction des articles personnelle et  libre (voire approximative)