Le samedi 7 juin quelques heures après le début des affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants à Sidi Ifni, un Ifnawai a posté une vidéo filmant les évènements. Ca sera la première d’une longue série. Rien que pour la journée d’aujourd’hui, plus de 24 vidéos viennent enrichir ce qui pourrait être la plus grande couverture médiatique d’un évènement social au Maroc.


Le lendemain des émeutes, un message largement relayé par les médias officiels donna la version officielle des événements. Il s’agirait selon le premier ministre marocain d’une simple manifestation d’«expression de revendications de la part de chômeurs en quête d’emploi ». Se revêtant d’un habit de piété et se posant en défenseuse de la déontologie, l’agence officielle a fait distribuer une série de dépêches accusant la chaîne Al Jazeera de mentir et ternir l’image du pays en a annonçant le chiffre de quatre morts à la suite de ces incidents sans recouper l’information. Elle oublie juste deux petits détails : ces leçons de déontologie étaient mêlées à ses propres dépêches minorant les évènements et réduisant les évènements à une simple manifestation comme il y en a beaucoup d’autres. En un mot noyant le poisson dans la désinformation. Dans sa tentative de faire diversion l’agence officielle a enfanté un chef-d’œuvre masochiste. Le deuxième détail, oublié par l’agence qui décidément a mal vieilli, est que l’information s’étend depuis quelques années déjà à Internet.

Car pendant ce temps-là, les flots d’images venant de Sidi Ifni ne se sont pas arrêtés constituant au fil de l’eau une énorme médiathèque bâtie sur les sites de partages vidéo. Les images existent et disent qu’il y a bien eu des émeutes, qui se sont soldées par un affrontement violent avec les forces de l’ordre. Elles ne peuvent être occultées, les témoignages filmés ne laissant pas le moindre doute. Tous les communiqués, toutes les déclarations officielles ne peuvent rien contre ces images têtues, contre cette réalité-là.

La lutte des autorités et médias officiels pour minorer les évènements était vaine. Personne ne pourrait rivaliser avec les habitants de sidi Ifni, ils avaient tout simplement l’exclusivité de la couverture médiatique. Ils étaient sur place au cœur des évènements, quand les médias se demandaient encore s’il n’est pas trop tard pour dépêcher des correspondants. Ils étaient nombreux dispersés dans les quatre coins de la ville, là où la plus grande des rédactions ne pourrait envoyer qu’un photographe ou deux. Ils étaient extraordinairement bien équipés: des caméras de téléphones portables se transformant en objectif saisissant l’instant et l’évènement. Il manque un diffuseur ? Ce n’est pas un problème, les sites de partage vidéos s’en sont chargés assurant une médiatisation large des images bien que limitée aux internautes.

Le volte face des médias officiels, soudainement devenus plus équilibrés, et la création d’une commission d’enquête parlementaire viennent acter le constat d’échec de l’information et des déclarations à la sauce officielle. Plus soucieux de l’image du pays que de la dignité des citoyens, les autorités marocaines se sont retrouvées devant une horrible découverte : le monde les observe. Et sans passer par leurs relais médiatiques ! Ils ont beau occulter les images, et diluer les évènements par des communiqués laconiques, d’autres se sont chargés de les filmer et des les porter à la connaissance des internautes bien au-delà des frontières. Prenant ainsi le monde à témoin.

Ce qui reste après trois semaines des évènements de Sidi Ifni :  une production fertile qui totalise des centaines de vidéos et enrichit le patrimoine cybernétique marocain déjà très riche en la matière. Ce qui reste : des images filmées par des gens, devenus bien malgré eux, les témoins de leur époque et les chroniqueurs de leurs épreuves contournant un mur médiatique jusqu’à ici infranchissable.