Cela n’était jamais arrivé auparavant. Commença alors la longue campagne électorale avec ses stratèges, ses communicants et ses plans. Le candidat démocrate a le handicap de ses origines, il fait partie d’une minorité ethnique. Ses adversaires se chargent de le lui rappeler quand il lui arrive d’oublier. Tout au long de la campagne il n’a eu de cesse, sans jamais être sur la défensive, de crier qu’il n’est pas le candidat d’une communauté mais le candidat de l’Amérique tout entière. Quitte à en faire trop et à ne pas dire un mot sur les problèmes qui concernent sa propre communauté qui s’est sentie trahie. Cela n’a pas échappé au candidat républicain qui essaya de le prendre à la gorge en draguant la communauté de son concurrent, car paradoxalement lui seul peut s’adresser directement à elle sans risquer de passer pour le candidat de ses siens.

Le candidat démocrate s’est trouvé entre l’enclume et le marteau quand une fusillade entre latinos et blacks a éclaté. Circonstance aggravante, un membre de sa propre communauté est l’agresseur, l’affaire a donc pris une envergure nationale. Les latinos et blacks se détestent paraît-il, le candidat s’est trouvé dans une position intenable : il doit gérer l’incident, faire preuve de compassion, de colère mais aussi de retenue sans prendre parti. Grâce à son charisme, sa fougue et son indéniable talent d’orateur le candidat arriva à apaiser les deux communautés et les rallier à sa cause par la grâce d’un mémorable discours à l’Eglise.

Les choses qui viennent du cœur, c’est son truc, il les préfère aux vérités qui n’existent pas. Et des discours, il en a fait dans les églises, comme son concurrent d’ailleurs. Il a affiché sa foi et il l’a fait savoir. Il a prié et il l’a fait voir. Il a dragué les pasteurs, les organisations religieuses et les fondamentalistes qui forment la base électorale de son concurrent. Il faut ratisser large et il sait que ça passe par la voie du seigneur et les bancs en bois des églises. Il faut parler dangereusement de Dieu, de l’avortement, du port d’armes, du nucléaire. Il faut prendre ses précautions épistémologiques en parlant. Le candidat d’habitude intraitable sur ses convictions, sait se faire violence quand il le faut.

Mais l’élection est aussi faite de débats, de propositions et de réponses. Très tôt ses conseillers l’avertissent : une campagne ce ne sont pas deux adversaires qui répondent aux mêmes questions. C’est surtout une bataille sur la nature des questions. Qui impose les questions, gagne le débat !

Méthodique, intelligent et bien entouré le candidat démocrate a fait de trois ensembles le socle de sa campagne. Le premier regroupe tout ce qui concerne les questions de sécurité et les questions militaires. Il sait que, quoi qu’il arrive, il sera battu par concurrent sur les questions de cet ensemble, il les évite donc. Le deuxième relève de tout ce qui concerne les questions de politique économique intérieure, de la santé et de l’enseignement : il est largement en avance sur son rival et il a intérêt à maintenir le débat sur ces questions. Le troisième ensemble concerne les imprévus, les incidents passagers et tout ce qu’il ne peut pas maîtriser ni lui ni son concurrent, et il sait gérer cela.

Il faut rattraper le retard et créer une dynamique de campagne. Cela passe par des « messages de la semaine », ces thématiques élaborées par des conseillers et des communicants qui se surpassent pour imposer le tempo du candidat démocrate. Et ils explorent pour cela, le « phénomène maman ». Quand les électeurs veulent « un père » national suffisamment fort pour défendre le pays, ils votent républicain. Par contre, quand ils veulent « une maman » nationale pour créer des emplois, assurer un système de santé correct et un enseignement honorable, ils votent démocrate. Dès lors, tout est mis en œuvre pour susciter l’envie d’une maman plutôt que d’un papa.

Les médias jouent un rôle essentiel pour imposer les paramètres du débat et ses questions. Rien n’est laissé au hasard : le nombre des lecteurs du New York Times est limité ? Peu importe : un article du Times est lu par tous les directeurs d’infos, il donne le ton au reste de la corporation. Les chaînes de télévision zappent le candidat? Il faut secouer les « consultants amis » des grands médias pour médiatiser et appuyer son message en contrepartie d’un budget publicitaire. Il faut gagner la bataille de l’image, apparaître à son avantage et s’imposer les médias. C’est la clé du scrutin, dans un pays aussi grand que les Etats-Unis.

Mais Il faut rendre à César ce qui est à César. Par-delà tout cela, le candidat du parti démocrate arrive à faire oublier qu’il est le candidat issu d’une minorité et réussi à produire une vraie dynamique de campagne. Et ce essentiellement grâce à sa force de conviction, sa foi dans son combat et son programme de changement. Parti avec plus de 9 points de retard dans les sondages, il parvient à rattraper son rival républicain la veille du scrutin.

Quand arriva enfin le jour attendu, et fermèrent les bureaux de vote, le moment est historique : Matthew Vincente (Matt) Santos, un latino-américain, est élu président des Etats-Unis d’Amériques.