Au Café Salam, je sers et je fais attention, et le reste du temps, je frotte. Je balaye, je passe la serpillière et je frotte. Je le fais tous les soirs pour être tranquille après. Je frotte. Les cendres, les grains de sucre, les ronds de café sur les tables, les taches sur le parterre ..
Je m'en souviens encore parce que c'est le jour où l'horloge s'est arrêtée. Des années à se balancer, à suivre le temps à la trace, pour dire c'est l'heure de fermer, de chercher les petits à l'école, d'en fumer une, de rappeler l'autre gars, d'acheter le journal avec les mots fléchés, de miser le 4 le 9 et le 3...
et puis un jour, plus rien. L'horloge s'arrête. A quatre heures treize. Et pas douze. Pas avant et pas après non plus. Va comprendre pourquoi ! Il faudrait être une horloge pour le comprendre ou peut-être simplement une montre, qui sait.

Ce jour-là, j'ai pas balayé. J'ai pas passé le serpillière et pas nettoyé non plus pour être tranquille après. J'ai pas vidé les cendriers. J'ai pas essuyé les grains de sucre et les ronds de café. J'ai pas mis de savon ni frotté le parterre, non. J'ai juste retiré mon tablier et je suis parti.

Là-bas, du côté de la mer. Un jour, une horloge choisit de s'arrêter, un homme décide de tourner la page, et moi de partir. C'est comme ça. C'est tout. "

Youssouf Amine Elalamy - "Les clandestins", Éditions Eddif, Éditions Au diable vauvert.


Photo: « The Persistence of Memory» Salvador Dalí. 1931