Une semaine politique ordinaire au Royaume du Maroc.
Mercredi, le Roi a présidé les cérémonies de commémoration du 52ème anniversaire de la création des Forces Armées royales et adressé un ordre du jour lu dans toutes les casernes de l’armée. Il a reçu un « Message de félicitations, de loyalisme et de fidélité des Forces Armées Royales », il a reçu un « Message de félicitations, de loyalisme et de fidélité du directeur général de la DGSN », il a aussi reçu un « Message de fidélité et de loyalisme du président de la FRMF. Il a fait une « entrée officielle à Benguérir » et « La ville de Benguérir s’est parée, à cette occasion, de ses plus beaux atours et ses artères ont été ornées de portraits de SM le Roi et de banderoles sur lesquelles les habitants de cette région venus nombreux ont souhaité la bienvenue au Souverain et exprimé leur adhésion totale aux actions et initiative prises par Sa Majesté dans le but de réaliser le progrès, la prospérité et la quiétude de Ses fidèles sujets » nous raconte l’agence de presse officielle.

La scène protocolaire continue donc à être l’une des plus rigides du monde et le « culte de personnalité » est affiché et entièrement assumé. Le tout allant à l’encontre de l’image de « modernité » que veut donner le pays au monde et contrastant avec l’époque contemporaine, on oublie presque qu’on est en l’an de deux mille huit. Heureusement d’autres lignes sont en constante évolution. Malheureusement pas dans le bon sens. Il en va ainsi de l’hémorragie institutionnelle : au fil des jours, le palais royal grignote le territoire de l’action publique dépouillant les autres institutions des miettes qui leur étaient laissées. L’hégémonie royale bat son plein et se décline selon plusieurs axes.

Le premier axe est la multiplication des fondations rattachées au palais royal. Bien sûr on ne parle pas ici des commissions d’experts chargés de mener des réflexions et de donner des avis consultatifs. Il s’agit de fondations, que l’on retrouve sous différentes appellations (délégations, agences, commissariats, …), dotées d’un réel pouvoir exécutif incombant normalement au gouvernement et aux collectivités locales. Ainsi mercredi dernier le Roi a donné le coup d’envoi à l’Académie Mohammed VI de Football qui sera présidée par son secrétaire particulier. La genèse de cette création est similaire aux autres (car il en se crée une vingtaine par an) : face à un problème, ici le faible niveau du championnat du foot et de l’équipe nationale, on crée une institution royale, ici la fondation Mohamed VI, au lieu de laisser faire le département de tutelle en l’occurrence la ministre de la jeunesse et des sports. Le constat majeur est la prolifération des organismes royaux qui échappent à tout contrôle populaire et ne rendent compte qu’au Roi de qui ils dépendent. Ils se multiplient au point qu’il est impossible de les dénombrer et de délimiter leurs attributions et qu’on a parfois l’impression que le Maroc est gouverné à coup de fondations et commissions, chacune faisant son bout de chemin toute seule, sans qu’il y ait une cohérence de l’ensemble.

Lundi. Le Roi préside la cérémonie de présentation du plan de développement de Rehamna. Un plan présenté par un certain Fouad Ali EL Himma. En quelle qualité l’ami du Roi a concocté, décidé et présenté ce plan et en vertu de quelles prérogatives ? Parlementaire, entre autres, de la région il n’est ni le président du conseil municipal, ni le gouverneur de Marrakech-Tensift-Al Haouz et encore moins le président de la région. C’est en sa qualité de « président de la Fondation Rehamna pour le développement durable» ! Même lui y va de sa fondation ! Une fondation qui de surcroît décide de l’avenir de la région sans en être autorisée puisque, ce rôle revenant, par le droit, aux collectivités locales de la région. Et c’est là le deuxième axe de l’hémorragie institutionnelle : tout est fait pour réduire l’autonomie des élus locaux et des collectivités au détriment des proches du Roi (généralement nommés gouverneurs de région) quitte à ressusciter les fameuses fondations des fleuves et des forêts du temps Hassan II. On ne s’y prendrait pas autrement, si on voulait déposséder toutes les instances élues de leurs prérogatives. Ne reste plus qu’à abolir les élections… tout court !

Mercredi. Le Premier ministre, Abbas El Fassi, a présidé le Conseil de surveillance du Crédit agricole. En 2004, le Crédit Agricole a changé de statut se transformant en une Société Anonyme à Directoire et à Conseil de Surveillance. Le Premier ministre a donc présidé le conseil de surveillance (en tant que représentant l’Etat actionnaire, aux côtés d’autres membres du gouvernement membres du conseil). Mais quid du directoire ? Normalement et depuis sa transformation en SA, le président la banque est un mandataire social nommé par le Conseil de surveillance. N’est que le Roi continue à nommer le président de la banque comme s’il s’agissait d’un haut fonctionnaire faisant l’impasse sur le changement de statut et de mode de gouvernance de l’entreprise . Un « loupé » qui ne concerne pas la banque verte uniquement, ainsi en janvier dernier une « cérémonie d’investiture » a été organisée au siège de la BCP, Société anonyme cotée en bourse, en présence des membres du conseil d’administration « suite à la nomination, par Sa Majesté Le Roi, Que Dieu Le Glorifie, de Monsieur Mohamed BENCHAABOUN, en qualité de Président Directeur Général de la Banque Centrale Populaire ». Qui s’en est seulement soucié ? En une seule phrase, le Premier ministre a présidé un conseil de surveillance chargé de contrôler et d’approuver les actions d’un directoire qui n’a pas été nommé par le dit conseil contrairement à ce que dicte la loi relative aux sociétés anonymes qui régit la banque. C’est l’usage.

Mercredi. Comme le veut un autre usage le Premier ministre a boudé la séance hebdomadaire des questions orales au parlement ! Les premiers ministres du Maroc n’assistent jamais à ces séances contrairement à leurs homologues étrangers qui bien qu’ayant un agenda chargé viennent régulièrement s’expliquer devant les représentations nationales et affronter les questions et parfois les provocations de l’opposition alimentant le débat et faisant vivre le parlement. D’ailleurs les députés ne lui ont posé aucune question , tout se passe comme si depuis longtemps ils s’étaient accommodés de l’existence du Premier ministre. Et pour cause, ils savent mieux que quiconque que le chef de l’exécutif ce n’est pas lui, celui qui décide et arbitre ce n’est pas lui, celui qui détermine l’action du gouvernement ce n’est pas le lui. Pourquoi ne pas le dire : celui qui est à la tête de l’exécutif est le Roi et non le Premier ministre. Cerise sur le gâteau, les parlementaires eux-mêmes n’échappent pas à cette hégémonie, n’est ce pas le Roi qui leur a fixé la « feuille de route » en octobre dernier dans l’enceinte même du parlement ? Il est vrai que la séparation des pouvoirs et un luxe !

Ainsi va la pratique du pouvoir au Maroc. Chaque jour confirme encore plus cette réalité : aujourd’hui le Roi représente l’unique source du pouvoir de l’État et l’unique acteur de l’Etat. L’Etat c’est lui. Le débat politique est mort, la vie parlementaire est terne et le Premier ministre est constamment humilié et remet à sa juste place. L’opposition institutionnelle n’existe plus, et ce avec le consentement de la classe politique entière. Si bien que quand Fouad Ali El Himma a lancé son «appel à tous les démocrates » certains éditorialistes de la place sont arrivés, sans peine, à le présenter à l’opinion publique comme le Che Guevara marocain ! Tout porte à croire qu’on est plus proche d’un système politique à parti unique que d’une monarchie parlementaire. Ce n’est pas un jugement, c’est une constatation.