Les quatre substituts ont joué le bon tirage : celui qui se déroule habituellement dans le tribunal de la première instance de Rabat sous la présidence du juge Mohamed Alaoui. Ils ont couché le bon numéro : un procès contre un titre de la presse indépendante en l’occurrence le quotidien arabophone Al Massae. Le précédent record de gains était détenu par un bruxellois, Claude Moniquet, qui avait remporté en 2006 la jolie somme de 3 millions de dirhams (360 000 $) dans le procès intenté au Journal Hebdo. Plusieurs lots avaient été distribués auparavant dont un de 2 millions de dirhams (120 000 $) gagné par un certain Mohamed Benaissa .

Si la condamnation est confirmée en appel, c’est Rachid Nini qui doit payer les 800.000 $ du dernier tirage. A la tête du quotidien Al Massae, premier titre de la presse marocaine, il s’est fait connaître grâce à ses chroniques très appréciées et sa à plume brillante et fiévreuse. Rachid Nini, une des voix critiques dans le paysage médiatique marocain, dénonce dans ses chroniques les injustices, la répression et la corruption des élites. Et de ce fait il était dans le collimateur de ceux qui ne peuvent concevoir la presse qu’en « machine à applaudir » qui se serait bien passée des brebis galeuses au ton critique vis-à-vis du pouvoir. C’est que le pouvoir au Maroc est sensible et a constamment besoin de cellules psychologiques.

Mais il me faudra évoquer l’autre face de Rachid Nini. Le journaliste, j’eu déjà l’occasion de le dire, est très obsédé par l’homosexualité un thème très récurrent dans ses écrits et dans la ligne éditoriale de son journal. Sa chronique quotidienne est très souvent entachée de propos intolérants et intolérables flirtant avec l’homophobie , le racisme et la misogynie. Aussi il n’est pas étonnant que ce procès ait été intenté après la déclaration de Nini de disposer d’une « liste d’un réseau homosexuel comprenant le nom d’un substitut du procureur du roi à Ksar El Kébir » . Les quatre substituts actuellement en poste dans la localité ont porté plainte et la justice marocaine, très indépendante comme chacun le sait, n’en demandait pas tant !

A la décharge de Rachid Nini que sa publication avait présenté, avant le procès, des excuses aux plaignants. Le tribunal aurait pu condamner le journaliste à une amende symbolique et à la publication d’excuses dans les quotidiens de la place. Ca aurait été largement suffisant et j’irais même jusqu’à dire, c’est ma conviction profonde, ça aurait été mérité par monsieur Nini qui eu les mots blessants pour tant de gens, les simples gens pas les hommes du pouvoir, et tant de familles.

Mais l’occasion de punir était trop belle pour la laisser filer. La décision du tribunal ne constitue pas un acte de justice mais a tout l’air d’un acte de vengeance téléguidé par les autorités. La condamnation à payer 800.000 dollars de dommages et intérêts est tout simplement une mise à mort du quotidien Al Massae. Un règlement de compte qui s’ajoute à la longue liste de condamnations de journalistes. Voilà pourquoi, malgré toutes mes réserves, je me range aujourd’hui sans hésitation parmi les défenseurs de Rachid Nini . Au risque de se répéter, il est urgent de réformer le code de la presse et de re-former certains juges qui rajoutent parfois leurs propres délits de déni de justice aux délits qu’ils jugent. Il faut en finir avec cette justice devenue folle et démentielle .