Cette première fois était sans amour et loin d'être romantique. Un copain a eu ces mots : « t'as voté ? t'as pas honte toi, tu t'es fait dépuceler chez les pu… ». Prenez-le comme indice de ma schizophrénie et mon inconsistance politiques: bien que tout autour de moi me demandait de ne pas le faire (y compris le fond de mon fond), j'ai finit par me déplacer et faire partie de la minorité des votants.

Je respecte le choix de celles et ceux qui ont boudé les urnes et contrairement à beaucoup de bien-pensants, je pense que ces gens ont voté et se sont exprimés à leur manière, leur abstention avait un sens et a été plus que significative. A croire certains commentateurs , puisque les Marocains ont boudé les urnes, ils n'ont qu'à la fermer et se taire sur la suite des évènements. Encore une fois laissons ces mœurs politiques inquisitrices dans les oubliettes de l'histoire.

Je suis profondément attaché à une vraie monarchie parlementaire, où le roi ne concentre pas l'essentiel du pouvoir, où le suffrage universel est la source du pouvoir et décide de la gouvernance d'un pays et où la séparation des pouvoirs n'est pas considérée comme un luxe mais une exigence fondamentale pour la démocratie. Comme je l'ai dit à plusieurs occasions l'architecture institutionnelle du pays ne satisfait pas à ces exigences. A ce titre, les fins observateurs auront remarqué qu'en pleine campagne électorale la télévision publique n' cessé de matraquer les électeurs des reportages des activités du roi , inaugurant ici une route, posant là la première pierre de la construction d'un édifice si bien que tout cela a finit par brouillé le message et confirmer l'inutilité des élections du moins en ce qui concerne les électeurs de base. J'ai voté avec en tête que malgré tout cela, il ne sert à rien de se faire des illusions et que pour avancer il faut peut être que chacun y mette un peu du sien. J'ai voté sans conviction totale mais sans sectarisme.

Le roi du Maroc a eu la galanterie de nommer premier ministre le chef du parti arrivé en tête aux législatives. La logique démocratique a été respectée et je m'en réjouit. Ce bel ordonnancement des choses est bouleversé par la personnalité du « chef du parti arrivé en tête » qui n'est autre que Abass El fassi. J'avais, il y plus de deux ans, consacré une tribune très violente au secrétaire général de l'Istiqlal lui demandant de démissionner de ses fonctions de ministre d'Etat ou, à défaut, de le démettre, suite au suicide d'une victime du dossier Annajat (qui sera suivi par le suicide de trois autres jeunes victimes du même dossier) :
Abbas El Fassi doit démissionner. Si le Ministre d’état ne le fait pas on doit le démettre de ses fonctions. Car quand on a, moralement, un mort sur le dos on doit partir. Voilà !
Abbas El Fassi doit démissionner ! Parce que la vie d'un homme n'a pas de prix, et qu’il faudrait bien quelqu'un pour payer la note. Parce que le Ministre d’Etat a une responsabilité morale quant à sa parole publique et aux actes qu’il cautionne. Parce qu’il a participé à faire le désespoir et le malheur de 30.000 personnes de par son incompétence ministérielle.
Parce que la responsabilité commence quelque part et, en l'occurrence dans cette affaire, elle commence par le ministre chargé du dossier.
Parce qu’on ne peut plus se permettre de payer un ministre à ne rien faire alors que notre jeunesse s'en allait, en lambeaux, dans les cimetières pour cause de désespoir et d’absence de justice.
Vous l'aurez compris, le nouveau chef du gouvernement m'est très antipathique . En outre, je ne crois pas que la fonction du premier ministre sera revalorisée sous son mandat quand on sait sa drôle conception de la vie politique et ses actions toujours « au service du trône » et à l'application des « instructions royales ». Certes le roi du Maroc aurait pu nommer une autre personnalité de l'Istiqlal , ça aurait été plus audacieux.

Mais il me faudra être juste et ne pas dire la chose et son contraire. Quand je suis allé voté , j'ai formé le vœu que ces élections aient un sens et que le chef du parti arrive en tête soit nommé premier ministre. Car malgré ses imperfections, malgré l'abstention record et malgré l'architecture institutionnelle actuelle, j'ai toujours considéré que le suffrage universel est souverain et doit s'imposer à tous à commencer par le chef de l'Etat lui-même qui doit en tenir compte . Maintenant que c'est fait, et même si c'est tombé sur Abbas, je ne vais pas me renier. Les choses ont un sens et il me faudra être cohérent avec moi-même. Par esprit démocratique, cette nomination doit à mon sens s'imposer à tous. Chacun est bien entendu libre de l'apprécier mais sans perdre de vue que ce choix a été dicté par le jugement des électeurs. J'irais même jusqu'à dire que les électeurs mécontents n'avaient qu'à se déplacer placer un autre parti en tête aux législatives.

Ainsi en va-t-il de la perpétuelle « transition démocratique » au Maroc. Je crois sincèrement qu'aujourd'hui les Marocains sont mûrs pour une vraie démocratie. Mais l'abstention record démontre que ce pas ne peut être franchit sans un renouvellement des institutions et de la pratique politique. Le suffrage du 7 septembre et la nomination du premier constituent un pas pour donner du sens aux choses. Le reste dépend en grande partie des choix du roi du Maroc concernant la constitution et de l'implication des citoyens, surtout les plus jeunes, dans la vie et le débat politique dans les cinq ans à venir. Il n'est pas dit que les choses n'évolueront pas, il faut juste que chacun y mette du sien.