De retour à Paris, j'ai rangé le roman dans la bibliothèque sans même l'ouvrir. Et puis un jour, je l'ai sorti de l'ombre , j'avoue que j'étais surtout encouragé par sa faible pagination qui me permettrait de le lire le temps d'un trajet TGV. C'est ainsi que j'ai découvert, un peu par hasard, le romancier marocain Abdellah Taïa.

« Le rouge du tarbouche », c'est le titre du livre, est un recueil de nouvelles où Monsieur Taïa raconte des épisodes de son adolescence et sa jeunesse , à Salé et à Paris, avec sincérité et talent. Ce livre m'a laissé un très joli souvenir de lecture, la « naïveté » de l'auteur, ses questionnements, son style à la fois simple et osé ne sont pas sans rappeler une grande figure de la littérature marocaine: feu Mohamed Chokri. Fait rare, j'ai aussitôt fait un tour par la Fnac pour mettre la main sur « L'armée du salut » un autre roman du même auteur . Ce deuxième livre, écrit dans le même cadre que le premier, nous transporte dans la quête personnelle de Monsieur Taïa à Genève, Paris et Salé. Un roman troublant par sa sincérité et touchant par l'authenticité des sentiments exprimés.

Mes impressions du moment étaient celles-là: Abdellah Taïa est un jeune écrivain prometteur que je conseillerais vivement et qui fera sûrement parler de lui pourvu qu'il ne se complaît pas dans l’autobiographique et ne s'enferme pas dans son identité propre. Et j'en suis resté là.

Quelle a été ma surprise quelques mois plus tard de découvrir la « controverse » qui s'est déclarée dans certains médias marocains autour de l'auteur. Abdellah Taïa est homosexuel, cela ne m'a pas échappé , mais j'osais croire, par naïveté ou méconnaissance de la réalité marocaine, que la sexualité de l'auteur , quand bien même elle forme la trame de ses écrits, n'allait pas déclenché des hostilités aussi violentes. Un fait m'a cependant complètement échappé: Monsieur Taïa est la première personnalité marocaine à se déclarer ouvertement homosexuelle . Nul ne l'a jamais fait publiquement auparavant. Je ne doute pas qu'il lui a fallait pour cela beaucoup de courage et de force morale.

Récemment le magazine marocain Tel Quel a très maladroitement essayé de faire de l'auteur une icône gay au Maroc. Je dis maladroitement car la couverture du numéro 277 est tout simplement une imprudence. Le choix de la photo est on ne peut plus « cliché » et donne hélas raison aux préjugés fondés sur des stéréotypes frappant les homos: des mecs efféminés et racoleurs, des clichés que l'auteur lui-même dénonce par ailleurs. Titrer la couverture « Homosexuel envers et contre tous » n'est pas non plus un choix intelligent car si l'on a bien compris la démarche de Monsieur Taïa il s'agit de « banaliser » et non d'affronter seul la société.

Le front du conservatisme n'a pas tardé à réagir. L'apparition même de l'écrivain sur la chaine télé marocaine provoque des réactions vives et violentes. Et cela dit, mieux que tout, en quel enfermement sont tenus les esprits. La palme d'or revient au populiste Rachid Nini . L'éditorialiste de quotidien arabophone Al Masae qui aime bien racoler et caresser les lecteurs dans le sens du poil et devenu le spécialiste marocain es-homosexualité un thème très récurrent dans ses chroniques. Pas un fait, pas une anecdote ne lui échappent pour billeter sur l'homosexualité et exprimer sa détestation et sa haine envers les homos. Il a trouvé en Abdellah Taïa sa tête de turc au grand plaisir de ses lecteurs en cherche d'excitation et de démonstration de fausse virilité. Et on s'autorise ici à envisager l'hypothèse que Monsieur Nini est lui même un homo refoulé qui au lieu d'accepter ce qu'il est, il se défoule constamment sur les autres pour se soulager. Il n'y a pas d'autres explication à cette fixation.

Pour conclure j'avoue que j'aurais aimé que Monsieur Taïa soit connu et reconnu pour son talent d'écrivain pas pour sa sexualité. Ce qui n'empêche pas de saluer hautement sa démarche si elle banalise un peu les choses et les rend plus simples pour les marocains qui sont dans son cas.