« Azouz, c’est Dominique. Je t’apporte des soucis : j’ai décidé de te nommer ministre délégué à la Promotion de l’Egalité des chances. A demain ». Nous sommes le 2 juin 2005, le nouveau premier ministre vient de nommer le chercheur et écrivain lyonnais, d’origine algérienne, ministre délégué dans le gouvernement français. C’est le début d’un chemin de croix particulièrement douloureux que nous raconte Monsieur Begag dans un passionnant livre sorti cette semaine « Un mouton dans la baignoire », en référence à un propos xénophobe de Sarkozy à propos des musulmans.

Exister
Ministre de l’intégration ? Non de l’Egalité des chances, Azouz Begag en a marre de corriger les gens, parfois même ses « collègues » ministres. Tout comme il en a marre de faire remarquer qu’il se prénomme Azouz et non Aziz, qu’il n’est pas l’arabe du service ni le beur alibi de DDV. Le ministre passera son temps à se justifier, à expliquer ce qu’il est, à essayer de se banaliser, à encaisser le coup et à … exister.

Monsieur Begag a beau être ministre de la République, il a un faciès maghrébin et arabe. Au mieux on le prend pour un agent de sécurité : « Un arabe aussi près de Villepin, ça ressemble plus à un garde de corps qu’à un ministre » au pire il subit les humiliations répétitives. Comme ce jour où un contrôleur SNCF lui demande de prouver qu’il est ministre pour justifier sa réduction, cet autre jour ou devant le préfet, un officier de police le fouille et lui demande sa pièce d’identité ou aux USA quand le french minister est retenu et interrogé par les services d’immigration avant d’être autorisé à rentrer dans le territoire. Même dans l’enceinte du Sénat français quand le ministre délégué à la Promotion de l’Egalité des chances est bloqué par un huissier jusqu’à ce qu’on lui souffle que le suspect « est bien un ministre ». Ou enfin lors de la finale européenne FCB-Arsenal quand les agents de sécurité chargés de la protection du premier ministre espagnol Zapatero ne le quittent pas des yeux « Bien sûr qu’ils ne peuvent pas imaginer que je suis ministre en France ».

Le Ministre Begag a du mal à exister et s’imposer au sein du gouvernement. Passe encore que des ministres comme Jean-Louis Borloo s’approprient sans scrupules ses initiatives, passe encore que les députés et élus locaux marchent sur ses chaussures pour être pris en photo au côté du Premier ministre. Passe encore les références répétés des ministres sarkozystes à ses origines, de l’accusation de trahison des députés « blancs, blancs, blancs » de la gauche. Mais comment expliquer que la presse parisienne le boycotte et ne couvre pas ses activités : « Je suis le ministre invisible, un comble pour un homme issu d’une minorité visible ». Malheureusement Azouz Begag reste très peu convaincant sur son bilan, qui tient en une demie-page, sa non médiatisation n’explique pas tout. Il récuse à plusieurs reprises le qualificatif de « beur alibi », il n’en demeure pas moins que c’était à mon sens le cas, sans moyens sans autonomie il était là pour faire de la figuration et être la caution arabe de Villepin. Et ça n’a rien de méprisant de le dire.

Face à Sarkozy
« De la bousculade émerge soudain Sarkozy. Il me marche sur les pieds. Il se retourne comme pour me hurler d’arrêter de le pousser, me fixe dans les yeux, à quelques centimètres, et poursuit sa route vers l’avant du cortège. Quand ses yeux ont croisé les miens, j’ai compris qu’il est « habité ». Il ne m’a pas reconnu. J’ai essayé de sourire, je n’y suis pas arrivé…. L’espace d’un éclair, son regard a transpercé le mien, trois secondes au cours desquelles il a dû se demander s’il ne m’avait pas déjà croisé quelque part. … il a tourné les talons pour rejoindre les ministres en tête du cortège. J’ai failli le harponner : « Hé Sarko, c’est moi ! Azouz Begag. Tu me reconnais pas ? Je suis ministre dans le même gouvernement que toi » Aucun mot n’a jugé bon de sortir de ma bouche. »

Azouz Begag restera le ministre qui a osé dire non à Sarkozy quand il lui a reproché d’utiliser le mot « racaille », une sémantique guerrière et méprisante envers les jeunes de la banlieue. Le rancunier de l’UMP ne le lui pardonnera jamais. Les choses de compliquent de bons quand le ministre délégué à la Promotion de l’Egalité des chances réponds à un journaliste qui l’interroge sur le projet de loi sur l’immigration qu’il ne s’appelle pas « Azouz Sarkozy ». Il a commis un crime de lèse-Sarkozy. Pas de chance pour lui, le très probable futur Président de la République française, au pic de sa vulgarité, lui assomme sous une avalanche d’insultes : « Tu es un connard ! Un déloyal, un salaud ! Je vais te casser la gueule ! Tu te fous de mon nom… Tu te fous de mon physique aussi, je vais te casser ta gueule, salaud ! Connard !... J’en ai rien à foutre de tes explications ! Tu vas faire une dépêche à l’AFP pour t’excuser, sinon je te casse la gueule ». Langage de racaille !

Pendant longtemps Azouz Begag sera hanté par cette question : « qu’est ce que je fais dans ce gouvernement avec ce type ? ». Il n’aura pas le courage de démissionner, il l’aurait du faire. Au lieu de cela, il se fait violence.

« Un mouton dans la baignoire », ne se résume pas à cela. Le livre est aussi un récit plaisant, magnifiquement écrit et agréable à lire. On retrouve le talent d’écrivain de Azouz Begag racontant le Conseil des ministres, sa sensibilité d’homme et son âme d’artiste évoquant son voyage à Sétif. Le ministre amer nous transporte au hasard de ses rencontres dans une France plus ouverte , ou de simples français, les passants, ceux de la rue, le saluent et lui envoient de petits signes pour l’encourager. Ils sont en avance sur le microcosme politique parisien.

« Cela m’a fait très mal. Après, moi, les ministres d’origine immigrée qui suivront auront la tâche plus aisée. Il faut que je paie un petit prix pour eux » Monsieur le Ministre Azouz Begag : C’est déjà ça !