Années 1990. La presse écrite marocaine est bien fade et uniforme. Muselée par les pouvoirs publics et les partis politiques, elle est moue et dubitative. Les sujets qui fâchent sont sagement mis de côté, les lignes rouges et les questions interdites sont légion. La sacralité est brandie à tout bout de champ. Une publication va bousculer cet ordre établi : Le journal, puis le Journal hebdo, lancé par un jeune journaliste : Aboubakr Jamaï.

Finie la culture des comptes-rendus et de la compilation des dépêches d’agence. Place à un journalisme combattant et engagé investiguant sur les détenteurs des pouvoirs politiques et économiques, poussant les indiscrétions aussi loin que possible et repoussant les complaisances et les complicités. Il en était ainsi dans l’affaire Agma, de la fusion acquisition Bcm – Wafabank, de la main mise du holding royal sur le secteur privé via le groupe ONA-SNI, des ordinateurs « Msys » , de l’attribution du marché des CIN au groupe Thales... et un bon nombre de sulfureuses affaires politico-financières qui plombent l’économie du pays, étouffent le secteur privé, incitent en la méfiance économique et profitent, in fine, au petit monde possédant le sésame de proximité avec le pouvoir politique.

« Je suis pour une monarchie parlementaire, avec une séparation stricte des pouvoirs ». L’homme qui prononce cette formule a toujours été accusé de comploter contre le Roi et les institutions. Des campagnes de diffamation débridées, des harcèlements judicaires et financiers et des acharnements savamment orchestrées par les médias officiels et des journalistes à la botte, le mot est faible, du pouvoir ont finit par le transformer aux yeux de l’opinion publique en monstre absolu. Qu’a fait donc Aboubakr Jamaï pour prendre tous ces coups ? Une couverture sur quatre du Journal hebdomadaire était consacrée au Roi du Maroc. Or personne n’y trouve rien à dire quand les télévisions publiques ouvrent neuf fois sur dix sur les activités royales et quand les photos du souverain font quotidiennement la une des journaux, pas souvent par choix éditoriaux. Ce n’est pas tant la fréquence des couvertures qui pose problème mais le ton critique envers le chef de l’Etat et de l’exécutif qui dérange. Mais que dit Aboubakr Jamaï de si « effarant et monstrueux » ? Qu’un teneur d’affaire publique, fut-il le Roi du Maroc, se doit de rendre compte de ses actions et de ses résultats. Que l’entourage du chef d’état n’a pas à s’immiscer dans le secteur privé sinon il se placerait en conflit d’intérêts ou du moins à être juge et partie. Qu’il est grand temps de finir avec l’absolutisme, la corruption et le despotisme et que le suffrage universel doit être source du pouvoir et immunisé contre l’interventionnisme du ministre délégué à l’intérieur. Que la séparation des pouvoirs n’est pas un luxe mais une exigence fondamentale pour la démocratie. Que la torture et les atteintes aux droits fondamentaux sont des crimes et que ceux qui en sont responsables doivent répondre de leurs actes. Avec courage et détermination Aboubakr Jamaï a défendu des causes qui sont à mon sens nobles. Contre vents et marées il a exprimé une conception du pouvoir et de l’Etat qui est à mon sens très lucide et très juste.

Faute de débattre avec un pouvoir dépersonnalisé, sûr de lui, enfermé et replié sur lui même Aboubakr Jamaï et quelques titres de presse indépendante sont renvoyés aux juges pour des procès expéditifs conclus par de lourdes condamnations. Le Maroc est décidément un drôle de pays : le premier ministre, le ministre des affaires étrangères , pour ne citer qu’eux, sont des inconnus et des anonymes qui ne font jamais de déclarations et sont à peine reconnaissables au delà des frontières. Les journalistes sont des personnalités de notoriété publique qui ont l’initiative d’engager le débat sur des questions fondamentales qui préoccupent le pays. Les hommes politiques passent leurs temps à se questionner « mais où est passé le peuple ? Pourquoi il s’est détourné de nous ? ». Aboubakr Jamaï a démontré mieux que n’importe quel chef de parti qu’il a une vraie vision pour le Maroc et des valeurs qui peuvent être partagées par toutes celles et tous ceux qui croient qu’entre un régime de pouvoir absolu et une dictature religieuse on peut, on doit, dégager une troisième voix de vraie monarchie parlementaire qui assure la dignité et la liberté de tout un chacun. Alors à défaut d’accepter cette autre manière de penser et d’y répondre on a choisi de le faire taire par des méthodes réactionnaires de basse police. Ces méthodes-là, mieux que tout, disent en quel enfermement sont tenues les idées.

A 41 ans, Aboubakr a encore toute la vie devant lui. Il peut être fier de ce qu’il a accompli, il a fait honneur à sa profession et son pays et a contribué à faire émerger une nouvelle culture politique au Pays. Pour qu’il soit jaugé à sa juste valeur Aboubakr doit, hélas, s’en remettre au jugement de l’histoire et des générations futures : « Si nous nous taisons, d’autres parleront. Si nous mourons, d’autres naîtront ». Telle est sa gloire.