Alors tout le monde est content, c’est ça ? Le premier ministre marocain a pris un arrêté d’interdiction de l’exposition et de la diffusion de l’hebdomadaire « Nichane ». Le staff de l’hebdo sera convoqué au tribunal pour délit d’« atteinte à la religion islamique ». Driss Ksikes, Directeur de la publication, et notre amie Sanaa El Aji, rédactrice de l’article incriminé, risquent une peine de 3 à 5 ans de prison.

Le journal a publié un recueil de blagues marocaines sur les sujets, ô combien dangereux, de sexe, religion et politique. Celles concernant l’Islam ont provoqué un tollé et ont été jugées comme offensantes, insultantes et choquantes par certains lecteurs. Notons tout d’abord cette hypocrisie qui veut que certains rigolent un bon coup en racontant ces mêmes blagues à propos de la religion puis se sentent offensés quand un hebdomadaire les publie. Comme le dit à très juste titre MS Hjiouij, dans ce cas il faut traduire chaque Marocain qui distille ces blagues devant un tribunal. Que ce soit clair : « Nichane » n’a rien inventé il n’a fait que publier à titre de vulgarisation un recueil de blagues puisées dans le patrimoine oral marocain.

D’ailleurs, la publication comptait publier des excuses aux lecteurs qui se seraient sentis offensés par le dossier. On en serait resté là. Sauf que le très ouvert Parti de la Justice et du Développement via son organe officieux (Attajdid), ses militants, et certains Imams « affiliés » a mené une campagne pour régler son compte au groupe Tel Quel. On en est arrivé à apostasier la rédaction du journal. Certains disent que c’est aussi du pain béni pour le pouvoir qui aurait la publication marocaine en ligne de mire en raison de ses critiques acerbes contre le Roi et son entourage.

La machine étant bien huilée, le très moderniste premier ministre a « pris un arrêté motivé d’interdiction de l’exposition sur les voies publiques ainsi que la diffusion par quelque moyen que ce soit de l’hebdomadaire ». Il a aussi saisi le parquet pour lancer une poursuite contre la publication pour « atteinte à la religion islamique ». Et voilà, c’est parti pour un tour.

Entendons-nous. Il ne s’agit pas ici d’un soutien aveugle, les journalistes sont justiciables comme les autres, ils ont des devoirs et des droits pas plus pas moins que les autres. Mais en l’occurrence, rien, absolument rien, dans le dossier de Nichane ne justifie ces incroyables décisions dignes d’un pays totalitaire. Il s’agit d’un acharnement gratuit faisant suite à la pression de la frange la plus intégriste du pays. Dès l’annonce de ces décisions, les proches du PJD et apparentés ont commencé à s’exciter jusqu’à l’éjaculation. Le plaisir est sûrement partagé par l’entourage du Roi qui a trouvé la parade pour faire taire une voix libre. Alors tout le monde est content, c’est ça ?

Si on cède sur cette question demain on nous demandera de céder sur d’autres choses. L’enjeu est de taille : s’ils gagnent cette partie, on pourra dire à dieu à la liberté d’expression. Ca serait une victoire inespérée pour une alliance contre nature, intégristes/sécuritaires, à ce point incapable d’accepter la libre pensée. Pauvre d’elle !