Samedi après midi, Libération conviait ses lecteurs pour le réconforter et l’accompagner dans les moments les plus difficiles de son histoire.

C’est ma première visite au 11, rue Béranger. Une petite balade s’imposait tout au long de la rampe dite « la vise » (elle servait autrefois aux voitures, l’immeuble était à l’origine un garage) ornée des créations graphiques et des Unes qui ont fait la réputation du journal. Les bureaux de la rédaction témoignent d’un beau désordre, les fameux photographes du journal m’ont gracieusement pris en portrait, le café du dernier étage était bon et la terrasse de l’immeuble offrait une des plus belles vues de Paris. Le côté touristique s’arrête là, les mines pâles, défaites et épuisées du personnel et des journalistes rappellent combien l’heure est grave pour la survie du journal.

Au hublot, salle où ont lieu les conférences de rédaction, Antoine de Gaudemar (Directeur de la rédaction), les représentants de la SCPL (Société civile des personnels de Libération), la SSL (Société des lecteurs de Libération), une délégué du personnel et le chef du service France sont venus dialoguer avec nous et faire une mise au point de situation. Deux questions étaient sur toutes les lèvres. Pourquoi en 2005 Edouard de Rothschild, qui n’a aucun lien avec les médias, est entré dans le capital de Libération ? Certains intervenants ont laissé entendre que sa démarche s’inscrit dans une stratégie de mise à mort du journal avant la prochaine présidentielle. « Franchement nous n’avons aucune idée sur les raisons qui l’ont amené à s’intéresser à nous » répond le staff de libé qui plaide l’innocence et le refus de spéculations paranoïaques.

On en saura pas plus sur la deuxième interrogation : pourquoi Edouard de Rothschild rejette le plan interne élaboré par les journalistes de Libé et Edwy Plenel l’ancien directeur de la rédaction du Monde ? Muriel Gremillet de la SCPL était la plus éloquente. Ce plan n’est certes pas parfait (l’équilibre ne serait pas atteint fin 2007 comme l’exige l’actionnaire de référence mais trois mois plus tard) mais aucun investisseur ne voulait le soutenir. « 15 à 25 millions d’Euros c’est rien dans le monde d’aujourd’hui mais on a pas trouvé cet argent. En tout cas pas pour nous ». Seul de Rothschild (qui propose de sa côté un plan industriel avec des licenciements massifs) pourrait injecter des fonds mais il refuse de le faire. Après plusieurs questions insistantes, Muriel Gremillet (la seule à siéger au conseil d’administration) lance au bout des lèvres que de Rothschild ne veut pas de ce plan à cause de son animosité personnelle envers Edwy Plenel. Et puis elle concède, toujours à demi-mot, que le fait que de Rothschild est conseillé par Alain Minc (qui a fait virer l’ancien directeur de la rédaction du Monde) y est pour quelque chose.

Il était beaucoup question dans cet échange du contenu du journal mais chacun a compris que la situation est dramatique (Libération est à deux doigts du dépôt de bilan) et qu’il y a urgence à trouver une solution sur le plan financier. Le sort du journal sera scellé dans le nième conseil d’administration prévu ce Lundi.

La rédaction et le personnel de Libé me paraissaient perdus, à bout de souffle et désorientés. Dépassés par les événements surtout. Ils ont peut être trouvé réconfort auprès des lecteurs qui étaient au chevet de ce grand journal, singulier, délirant et créatif. Mais ils savent que le pire est peut être à venir, et que beaucoup dans le paysage médiatique français se réjouissent déjà de l’idée de lire sa nécrologie. Courage libé !