Le Roi Mohamed VI est comme tous les chefs d’Etats du monde : son bilan peut être mitigé avec des aspects positifs et négatifs. Chef d’exécutif, avec des prérogatives très larges et hors normes de monarchies parlementaires, il règne et gouverne le pays et concentre l’essentiel du pouvoir politique. Chacun comprendra bien que l’action du Roi du Maroc, comme celles de ses homologues dans les autres pays, ne peut échapper à la critique. J’aimerais ici me limiter à quelques points forcément partiels, partiales, et non exhaustifs.

La réforme non entamée des institutions, à commencer par la monarchie, constitue une vraie déception. Il paraît loin le temps où l’on s’interrogeait sur la constitutionalité de présence des cinq ministres dits de souveraineté dans le premier gouvernement d’alternance. L’entourage personnel du Roi, composé de ses anciens camarades de classe, n’a cessé de grignoter le territoire de l’action politique constituant ainsi un gouvernement parallèle qui relègue le gouvernement légitime à un rôle de figuration. Ministre délégué à l’intérieur et homme des basses manœuvres, Fouad Ali El Himma n’est pas loin d’être le vrai premier ministre du Royaume du Maroc. Ministre délégué aux affaires étrangères, Taïb Fassi Fihri fait main basse sur la diplomatie marocaine au point que son ministre de tutelle a du mal à exister. Meziane Belfquih et André Azoulay, les plus visibles du grand bataillon des conseillers du Roi ont toujours le dernier mot sur tout ce qui touche les orientations économiques et stratégiques du pays. On pourra continuer à donner des exemples qui reviendraient tous à la même idée : un club très fermé de technocrates décident, du fin fond des bureaux du palais royal, du destin de millions de Marocains. Sans que personne ne les mandate à cette fin. Sans qu’aucun contrôle démocratique du peuple (via des élections ou à travers les élus) n’intervienne. Sans qu’ils ne soient tenus de rendre des comptes sur leur rendement dans l’exercice de leurs fonctions et de leurs pouvoirs. Le roi Mohamed VI n’a rien fait pour empêcher ce sabotage des institutions au contraire il a multiplié les nominations et autorisé ces hommes de l’ombre à outrepasser leurs prérogatives. Les conséquences politiques sont désastreuses, beaucoup de gens s’interrogent aujourd’hui sur l’utilité de la tenue des élections, le fait des urnes ne valant rien devant le fait du prince. Et si les appels répétés du Roi à la jeunesse du pays pour s’investir dans sa construction sont restés vains, c’est que le mode d’exercice du pouvoir s’apparente à un système verrouillé et contrôlé par pratiquement les mêmes personnes et qui, de fait, ne donne pas l’exemple et n’encourage pas la méritocratie et le renouvellement des élites et des générations.

La deuxième déception est beaucoup plus d’ordre symbolique et concerne le rituel protocolaire. Disons les choses comme elles nous viennent et comme nous les pensons : A l’avènement du jeune Roi on avait beaucoup d’espoirs sur l’allégement de la scène protocolaire une parmi les plus lourdes au monde … puis on a déchanté. La télévision tient toujours à cette pratique révolue qui consiste à lire, dans leur intégralité, les télégrammes reçus et envoyés par le Chef d’Etat. Les officiels ne manquent pas occasion pour rappeler d’une manière très excessive et courtisane leur allégeance au Souverain. Le baisemain, une pratique d’un autre temps totalement en contradiction avec la dignité humaine et le siècle présent, continue d’être observé et de ternir l’image du pays. Et l’on ne comprend pas, mais alors pas du tout, pourquoi le Roi Mohamed VI, 43 ans, ne décrète pas l’abolition de ce rite alors que le Roi Abdellah, 82 ans, n’a pas hésité à le faire dès son avènement. Tout comme on ne comprend pas pourquoi le Roi du Maroc, chef de l’exécutif, se refuse à donner des interviews aux journalistes marocains alors que cela n’empêche en rien le respect dû à sa personne. En refusant il prive le pays d’un moment important de débat et s’auto-prive du dialogue et de la co-réflexion avec la société pour expliquer et justifier les choix de la politique publique, rendre compte et rectifier si besoin.

Le bel élan du début du règne du Roi Mohamed VI semble s’essouffler ces dernières années. S’il a grandement contribué à libérer la parole politique et améliorer les libertés individuelles, il reste néanmoins qu’on espérait beaucoup de lui et que beaucoup d’entre nous se sentent aujourd’hui déçus. Pour donner une inflexion nouvelle et sans précédent au pays, pour élever le Maroc au rang des nations démocratiques, le Roi Mohamed VI s’honorerait à s’éloigner des dérives d’une monarchie quasi-absolue, à moderniser l’institution monarchique, à désenclaver le champ de l’action publique et l’ouvrir sur la société et ses diverses composantes et à éviter de faire les choses dans son pré carré avec ses hommes. Il entrera alors dans l’histoire par la grande porte.