Je ne pose pas de question, je ne dis rien. Et j’ai rien à dire. Au lieu d’exprimer ma compassion je choisi le silence l’unique attitude digne devant sa souffrance. Mais j’ai honte de le laisser parler dans le vide sans lui répondre.

Depuis une heure, je l’écoute religieusement à Aquaboulevard. J’entends pour la première fois sa vraie histoire et je me demande pourquoi il dit ces choses-là à moi et pas à une autre. Pourquoi maintenant ?

-------------------- Tout le monde
--------------------------------------- croit
------------------------------------------------- que tout le monde est heureux.

Je me suis fait cette religion depuis un certain temps. Plus les autres me racontent leurs vies brisées plus j’y croit. Se rendent-ils compte que la mienne ne vaut pas mieux ?

Las des lieux, il me propose de laisser tomber la séance ciné de 22h15 et monter faire un tour à Paris. Nous arrivons à stationner sa voiture à proximité de Notre Dame de Paris. En passant à côte je ne me suis pas empêché de penser qu’il aurait dû, peut être, chercher dans la religion une force d’âme pour braver son drame. Mais Dieu, il est mort au Rwanda. Je me ressaisi …. Parfois je suis capable de penser n’importe quoi.

Minuit passé, malgré le froid glacial nous errons sur les bords de la Seine comme dans notre conversation. Il continue à raconter moi à l’écouter. Je le connaissais depuis longtemps. Même si je ne le voyais pas souvent, il n’a jamais rien laissé paraître sur son malaise et sa mauvaise vie. C’est fou comme les gens arrivent à cacher leurs sentiments profonds et à choisir ce qu’ils veulent donner à voir. Et si dans cette vie errante nous jouons tous la comédie ?

Je l’entraîne dans un coin chaud pour éviter un froid de plus en plus intense. Je continue à entendre tout ce qu’il dit, les détails de la galère d’une vie, les mots de la douleur. Pénétré par ce qu’il me raconte, j’ose la question. Pourquoi il me raconte à moi tout ça, pourquoi maintenant ? Sa réponse me met mal à l'aise sans que je sache exactement pourquoi.

Je m’en veux de ne pas avoir remarqué son désarroi durant toutes ces dernières années. Nous sommes devenus, sans le vouloir et sans le savoir, trop insouciants pour voir autour de nous. Sourds et aveugles. Nous passons à côte des détails, ces détails qui révèlent le malaise de nos amis et nos proches. Nous les laissons s’enfoncer dans leur spirale dépressive. Notre époque est comme cela. Pâle. Je me dis que cela n’aurait rien changé. Qu’est ce que j’aurais pu faire pour l’aider à s’en sortir ? Il n’a plus d'espoir, plus d'issue, plus d'envie, plus de désir…. plus rien. Un mort vivant. Un garçon qui voulait être comme les autres. Juste exister. Un garçon qui a claqué la porte du Maroc, comme tant d’autres, et est parti chercher ailleurs le bonheur ou l’illusion du bonheur. Retour à la case du départ.

L E P I E G E . . .

J’en veux à ceux qui l’ont rejeté et trahi. J’en veux à tous les coincés, les bien-pensants, les minables et les phallocrates. J’en veux à l’intellect et au sens. J’en veux à la terre. La bêtise humaine peut amener à des drames.

Je lui propose de passer la nuit chez moi. Il ne peut pas conduire pour rentrer chez lui vu l’état où il est. Il hésite avant de me suivre. Nous prendrons le Noctilien avec les gens de la nuit et du petit matin tous semi-endormis. Et nous sommes rentrés.

Je déplie le canapé, je le porte, je le couvre. Je mets le chauffage à fond. Il me demande d’allumer la télé et mettre une chaîne musicale. Il dort. Je pars dans ma chambre.

Lorsque je me réveille ce matin, il est déjà parti.

Il advient qu’un damné de la terre rencontre un forçat de la vie. Le temps d’une nuit. C’est ce qu’on appelle un destin.