Ce premier portrait est subjectif. Pourquoi le publier aujourd’hui ? Il n’y a aucune raison de calendrier. L’homme s’est retiré il y a longtemps de la scène politique marocaine et je veux croire que chacun d’entre nous a suffisamment de recul pour porter un autre regard sur le parcours de l’ex-premier ministre.
Je publierais, de temps à autre, des portraits d’autres hommes politiques marocains (toutes tendances confondues).


L’histoire de cet homme est exceptionnelle. A dix-neuf ans, déjà, il adhère à l’Istiqlal et participe au combat pour la libération. Après l’indépendance, il n’échappe pas aux pressions, censures, harcèlements et condamnations affligés aux démocrates de l’époque. En 1980, gracié, l’homme met fin à une longue vie d’exil: vingt ans d’absence forcée loin des siens, dans ses deux pièces à cannes. C’est aussi la fin des années de méfiance et le début de la recherche d’une solution intermédiaire. En 1993, Il récidive, claque la porte et quitte le pays pour protester contre le hold-up électoral qui a volé sa victoire historique à la Kouttla. Le 4 février 1998, un communiqué officiel informe les marocains que la grande figure de l’opposition marocaine, le compagnon de Benbarka et Bouabid, l’allié de Boucetta et Bensaid, a accepté l’offre royale et portera dorénavant le titre du premier ministre du royaume du Maroc. Abderrahmane Youssoufi, un homme qui revient de loin.

« J’ai accepté l’expérience de l’alternance dans les conditions fixées, parce que je pensais qu’elle ne pouvait pas avoir lieu autrement. ». Au lendemain de sa nomination la question des ces « conditions » ne se posait pas. L’heure était à l’espoir et la confiance en l’avenir. Tout le monde faisait semblant d’ignorer que l’architecture institutionnelle du pays va lier les mains de l’homme. Lui même a mal apprécié l’ampleur des « forces hostiles au changement ». Une expression que les marocains vont entendre sortir de ses lèvres à plusieurs reprises. Il en sera le seul responsable, puisqu’il a accepté la mission en toute connaissance de cause. A sa décharge que la situation du pays ne lui donnait pas grand choix. Dans son gouvernement il y a ces Hommes qu’il n’a pas choisis, qu’il a fallu accepter pour accoucher cette alternance « consensuelle ». Au journaliste du Nouvel Observateur qui s’étonne de la présence des ministres de souveraineté, il lâche : « Il fallait démarrer comme ça. Mais cela ne va pas durer éternellement. Dans quelques années, cela changera ». L’avenir démontrera qu’il a tort sur ce point. A l’époque, les observateurs sont beaucoup plus préoccupés par les premiers pas du gouvernement que par les conditions de la nomination. Compter les cent premiers jours, analyser les premières mesures, annoncer la fin du délai de grâce… était beaucoup moins risqué que s’aventurer dans un débat constitutionnel. Aujourd’hui, Les temps ont changé et cette époque parait si lointaine.

« M. Youssoufi n'a pas à rougir de ses résultats économiques ». Le commentaire n’est pas d’un militant socialiste, mais celui de Jean-Pierre Tuquoi le spécialiste Maghreb dans le journal « le Monde ». En réalité, le bilan est jugé autrement par les marocains. Il ne l’ignore pas : « Le bilan n’est pas spectaculaire, Nous travaillons ! ». Il met en avant l’intégrité de sa personne pour cacher la faiblesse du volet social de son travail. Il passe à coté de cette métamorphose de la société qui, soudain, demande au premier des socialistes plus d’efficacité que de dignité, et se lance dans un nouvel exercice d’audit du travail gouvernemental. Du journaliste confirmé jusqu’au marchand du coin tout le monde a son mot à dire et sa propre évaluation du gouvernement Youssoufi. Car, les marocains l’ont enfin compris, s’il est un danger pour la démocratie c’est l’indifférence des citoyens vis a vis de la chose publique. Depuis l’indépendance, Ils ont vu défiler, dans la désinvolture, une dizaine de premiers ministres technocrates avec comme seul bilan un désastre. Le « lourd héritage ». Cette demande incessante du « droit d’inventaire » semble refléter une certaine maturité politique. Le pari de l’avocat tangérois n’est pas totalement gagné. Il tient donc à institutionnaliser cette obligation d’inventaire. A la fin de sa mandataire « il assume » et présente son bilan aux députés de la nation. L’ex opposant est fier de son bilan, somme toute c’est humain. Mais l’homme tient surtout à donner une leçon de responsabilité politique à ses compagnons qui, effervescence électorale oblige, se sont désolidarisé de l’expérience. Une « lâcheté » politique qui l’a touché. Sur le perchoir, dans un discours d’adieu, il le dit noir sur blanc. Autant il le dit avec calme, autant il perd son sang froid légendaire quand il évoque les accusations des istiqlaliens et des islamistes à propos de la dimension islamique de son discours « je suis profondément inquiété par les attaques remettant en cause la référence islamique de la politique du gouvernement » avant de souligner « le danger d'un tel comportement qu'il faudrait plutôt condamner et refuser ».

On est en Juillet 2002, avant de quitter la scène, Abderrahmane Youssoufi tient à réaliser son dernier voeu. " Je rêve d’être le Premier ministre qui organisera des élections générales totalement propres.". Il s’attaque à sa dernière mission celle de doter le Maroc d’une vraie institution parlementaire qui reflète la carte politique réelle. Les élections sont « globalement » propres, un pari presque gagné. Il profite de l’occasion pour permettre à une trentaine de femmes de siéger au parlement. Une manière à lui de s’excuser de la stagnation de la condition féminine au royaume ?

Le Mercredi 9 octobre 2002 après son dernier conseil de ministres, il apprend le nom de son successeur. Il s’agit de Driss jettou, « son » ministre de l’intérieur. Un coup dur pour le premier chef de gouvernement issu de la classe politique et disposant d’une majorité parlementaire. Tous ces coups qu’il a pris, ces critiques si blessantes si acerbes, cette lourde responsabilité , tout ce travail acharné pour rendre à la fonction du premier ministre ses traits de noblesse, sont partis en fumée ou... presque. La presse rapporte sa surprise, son mécontentement. Cette fois il n’a pas le choix, il sort de sa réserve. A l’opinion publique il déclare que « la démarche et la manière de la nomination de Jettou est critiquable ». Il est le premier à le savoir. Pendant quatre ans c’est sa crédibilité et son passé qui ont été mis en jeu pour que le choix des citoyens et les résultats des élections dictent les décisions politiques. Mais il a sa part de responsabilité. N’a-t-il pas trop cédé au niveau institutionnel sans rien obtenir en échange ? N’a t il pas accepté dans son gouvernement la présence de plusieurs technocrates, sans légitimité politique, avant que l’un d’eux ne devienne son successeur ? Faute d’avoir plaider pour que « cela changera », l’avocat Youssoufi se trouve acculé dans une situation inconfortable. A sa décharge qu’il était la seule voix qui a manifesté son désaccord. « Ce qui est une nouveauté, les choix du monarque se discutent au royaume » commentait Stephen SMITH dans les colonnes du journal « le monde ». A sa décharge aussi que le soir même de la désignation du nouveau premier ministre, l’Istiqlal, le PJD et le reste de la classe politique se sont lancés dans une honteuse opération de séduction de jettou.

Le compagnon de Benbarka replonge dans le silence. Il ne prend plus part aux consultations politiques, il n’assiste pas au fameux dîner Chez Jettou. Son numéro deux mène, à sa place, les négociations avec le premier ministre désigné et le chef des istiqlaliens. Il prend du recul, prépare ses cartons et attends le nouveau locataire des lieux.
Il Retourne définitivement à l’anonymat de sa vie privée : ni enfants entrepreneurs, ni prestigieux biens immobiliers construits par l’argent du peuple, ni privilèges, ni richesse aucune…sauf celle de son passé.

Que retiendra l’histoire du destin de Abderrahmane Youssoufi? Abderrahmane le jeune résistant pour l’indépendance du pays? Youssoufi le militant, condamné à la mort, exilé pendant un quart de sa vie avant d’être gracié ? Celui qui a, peut être, trahit une partie de ses convictions et celles de ses compagnons ? Ou encore, l’avocat qui a consacré sa vie parcourir le monde pour la défense le droits de l’homme et la démocratie? Le journaliste censuré avant de devenir censeur ? Ou enfin le premier chef du gouvernement marocain intègre, digne et responsable, un premier ministre qui ne s’intéresse guère à l’argent, ni au pouvoir, et qui a attendu la fin de ses jours pour l’accepter ? Peut-être un peu de tout cela.
Les marocains n’ont pas su jauger l’homme à sa juste valeur. Comme si une vie entière dédiée à la défense des causes justes peut s’éclipser derrière quatre années de gouvernance avec les contraintes que l’on connaît. Il viendra le jour, où les historiens vont rendre justice à Abderrahmane EL Youssoufi et à son éthique. Tel est le destin des grands hommes.