Elle est simpliste parce qu’elle fait fi des origines de l’extrémisme et en premier lieu du désespoir qui s’est emparé de notre jeunesse. C’est l’explosion de la situation économique et sociale qui a facilité l’explosion des bombes le 16 mai 2003. Le dire ce n’est point trouver un alibi au terrorisme, mais vouloir le dissimuler c’est inviter à ne pas assumer la responsabilité collective qui est la nôtre. La jeunesse des quartiers populaires de notre pays est laissée pour compte à la merci des diffuseurs de haine et promoteurs d’un islam extrémiste. Abandonnée par l’état qui semble incapable de fournir un cadre de vie digne pour chacun et donner des signes de préoccupation quant à la situation sociale de la population. Lâchée par la classe politique qui a déserté depuis bien longtemps le terrain au double manquement de son devoir d’encadrer les jeunes et proposer des réponses à leurs problèmes.

Elle est dangereuse, car ne faisant pas de distinction entre les différentes composantes de la mouvance islamiste, elle stigmatise une partie de nos concitoyens et la pousse à se radicaliser encore plus. La criminalisation automatique de tous ceux qui revendiquent un islam rigoureux est tout simplement contre-productive voire contre-nature dans le contexte marocain. Elle encourage le développement du militantisme souterrain qui ne peut qu’aggraver le sentiment de haine et du rejet réciproque et aboutir à des dérives imprévisibles. Pire encore, prendre pour cible tel parti ou se déchaîner contre tel journaliste est une attitude regrettable qui signifie que les acteurs de la scène politique se refusent, non sans une certaine arrogance, à faire leur autocritique.

La réalité, c’est que la situation économique et sociale et les amères défaites du monde arabe ont bouleversé et désorienté nos jeunes. Pauvreté, chômage, guerre en Palestine, sous développement, déficit démocratique, guerre contre l’Irak, … Une liste qui, hélas, n’est pas exhaustive et qui traduit le sentiment d’humiliation qui s’est emparé de notre jeunesse. Dans ces moments difficiles, les acteurs politiques qui devraient accompagner ces mutations et orienter nos concitoyens sont aux abonnés absents. En conséquence la confiance en l’action politique a été rompue et les partis ont perdu leur crédibilité. Certains de nos coreligionnaires qui prêchent une lecture extrémiste de l’islam ont profité de ce déficit démocratique pour recruter en masse. C’est ainsi qu’on a vu la banalisation des propos de haine et xénophobie et le développement des intolérances sous toutes formes. Faute d’assumer leur responsabilité les dirigeants de ce pays ont laissé se développer cette dérive.

Ici s’impose une réflexion sur les conséquences de certains discours véhiculés par la classe dirigeante. On a entendu dire, par exemple, et à plusieurs reprises que les attentats de Casablanca visaient en vérité le projet moderniste du pays. Mais la réalité c’est qu’une large majorité de nos concitoyens considèrent que ce projet moderniste menace l’identité même du pays. Notre élite politique, sous-estimant la « traditionalité » de la société, n’a pas accompagné cette vision d’une démarche pédagogique suivie par des actions sur le terrain. Faute de quoi la modernité est perçue comme imposée d’en haut et rejetée par une société qui a appris à se méfier des discours politiciens. Au lieu de décréter la modernité et l’ouverture sur les autres, il a fallu expliquer et susciter une adhésion à cette évolution indispensable de notre société. Malheureusement là aussi, le décalage entre le discours de l’élite politique et la réalité de nos concitoyens a semé la zizanie et a livré notre jeunesse à la merci de ceux qui se proclament dépositaires de l’authenticité marocaine.

Beaucoup de pays ont connu le fléau de l’extrémisme et ont essayé de le combattre, aucun n’a réussi à l’éradiquer par des solutions exclusivement sécuritaires. C’est pourquoi il faut explorer une autre alternative qui consiste à réhabiliter l’action politique et la rendre plus accessible. Donnons envie et moyens à notre jeunesse pour s’impliquer davantage dans la vie politique et contribuer à la construction du pays. Car c’est bien là où le bas blesse, le système politique marocain a du mal à se renouveler, se rajeunir et assurer une participation citoyenne. Pourquoi une grande partie des décisions qui engagent l’avenir de notre pays se prend à l’extérieur de la représentation nationale, sans possibilité de suivi et contrôle des citoyens ? Comment justifier la ridiculisation du pluralisme par une balkanisation du champ politique alors que les partis souffrent d’un crise de projet, une crise de leadership? Saurions-nous dire pourquoi le rôle d’intermédiation entre les citoyens et les sphères du pouvoir n’est pas assumé par les partis politiques et la société civile ? Et enfin comment convaincre le jeune du quartier Sidi Moumen qu’il n y pas lieu de céder à la désillusion et qu’au contraire en votant pour des élus et en constituant le parlement, il participe indirectement à la désignation du gouvernement et qu’il a en plus la possibilité de le sanctionner en cas d’échec ?

Ce sont là quelques questions à propos de la pratique démocratique dans notre pays qui appellent débat ouvert à toutes les composantes de la société. Ce sont aussi des enjeux qu’il faut relever pour rendre au travail politique son utilité et permettre à notre jeunesse de participer à la construction du pays en lui donnant l’arme de l’action démocratique, au lieu de faire sourde oreille et la laisser se procurer des armes de la haine et du rejet de l’autre.

Le 16 Mai était un coup de tonnerre assourdissant. Malheureusement les acteurs de la vie politique de notre pays ont l’air de ne pas l’entendre.