Elle avance péniblement traînant son corps fragile, comme on traîne un boulet. Ses jambes ne pouvant pas la porter. Des mains se tendent vers elle pour l'aider à bouger un corps déchiré par la souffrance. Elle tombe, on la soutient pour reprendre le chemin vers le centre d’Errachidia. Nous retrouvons, ce jeudi soir, Aicha Ouharfou dans Envoyé Spécial de France 2 (Reportage Valérie Gaget et Abdel Zouioueche).

A peine âgée de 56 ans, Aicha a le corps d’une centenaire. Dans sa chambre d’hôtel les caméras nous montrent les graves déformations de ses mains et de ses pieds. Elle a été torturée, étouffée, laissé nue dans la neige pendant trois jours d’affilés. C’était en 1973 et ça a duré trois mois. Ses jambes ne remarcheraient plus jamais.

Aicha passera la nuit à l’hôpital, avant de prendre la parole le lendemain, en audience publique, « au nom des disparus, au nom d’un père exécuté, d’une sœur sans sculpture, au nom de toute une tribu… ». Pour l’instant un médecin la soigne, lui fait avaler des médicaments. Car chez elle, dans la montagne du haut atlas, il n’y a ni hôpital, ni routes ni infrastructures.

Il porte un élégant costume cravate et reçoit les caméras de la télévision chez lui. On fait le tour du propriétaire. Une somptueuse villa. Une luxueuse piscine. Des meubles hauts de gamme, une cheminée feu en bois. Nous sommes chez le richissime Mahmoud Archane. Le roi de Tifelt mène une vie paisible et ça se voit. Il a une vie de rêve … et il nous le fait savoir. Comme par provocation. Et c’est trop !

Car, avec bien d’autres, Mahmoud Archane a enlevé, torturé et nettoyé. Et encore ne connaît-on pas tout ce qu’il a fait. Mahmoud Archane fût chef du service régional de police à Derb Moulay Cherif. Derb Moulay Cherif fût un sinistre lieu de détention arbitraire et de torture. L’état a officiellement reconnaît les atrocités commises dans le commissariat. Mais elle ferme les yeux sur les responsabilités du commissaire. Malgré de nombreux témoignages concordants, Mahmoud Archane n’a jamais été inquiété par la justice. « Le Roi était obligé de se défendre mais en se défendant il y a eu des dépassements... Nous sommes tous d’accord ! » . Le soldat Archane défendait son roi. Il ramenait les gens dans le droit chemin. Par le feu. Et par le sang. Il faisait le boulot, il n’a pas à répondre sur les dommages collatéraux. Abominable ! Abject !

Le lendemain de sa déposition, on Aicha Ouharfou retrouve à l’hôpital. Joyeuse comme libérée d’un poids, elle répond aux questions des journalistes. « Je vais rentrer chez moi…. où voulez vous que j’aille ? …. Je rentre dans mon pays ». Puis elle demande avec pudeur « Que Dieu vous bénisse si vous me soignez ! ». «On va te donner des médicaments en couleur » dit le médecin. Elle rit comme une petite fille.

Elle dit : « Vous me faites plaisir…. ça fait du bien de parler».

En guise de solde tout compte, le chef du commissariat de Derb Moulay Cherif est depuis longtemps un intouchable et riche dignitaire de l’état. Obstiné à nier la vérité, il refuse de faire tomber le masque du bourreau. Aicha Ouharfou quant à elle écope de la peine de tristesse et de handicap perpétuels. Elle retournera, avec ses séquelles et ses blessures, affronter une vie sans cadeaux dans son village du Haut de l’Atlas. Telle est sa gloire. L’injustice de l’Histoire est peut être corrigée. L'équité doit attendre …