Nous sommes à Errachidia dans le sud-est du Maroc. Ici comme ailleurs, l’Etat, ses forces et ses agents ont livré une sanglante bataille à la population civile. Ici on a torturé à huis clos.

Voici Aicha Ouharfou. Une vieille dame en costume traditionnel. Un corps qui parle de lui même. Un visage tendu sur lequel se lisait la tragédie de toute une vie. Cela commence en 1973. L’état, ou plus précisément ses agents, a incarcéré la brave dame. Sans jugement ni culpabilité aucune. L’Etat l’a torturée. Les représentants de l’Etat la tabassaient, l’affamaient et la menaçaient de liquidation. L’Etat, à la suite de l’un de ses procès expéditifs a condamné son père à mort. Mouh Oumouha Ouharfou fût exécuté en 1974. Ne reculant devant rien l’Etat a aussi déporté Fatima sa sœur. Fatima fût sauvagement torturée par les agents de l’Etat. Elle est morte en détention secrète des suites d’actes de sévices. La brave dame qui témoigne aujourd’hui a tout connu tout vécu de la violence de l’Etat. Elle porte une histoire tragique que les mots ne peuvent décrire.





Et pourtant Aicha Ouharfou, qui s’adresse à nous en Tamazight, a trouvé les mots pour dire plus que les mots ne peuvent dire… Malgré la barrière linguistique on le devine…on le ressent... Elle parle sans relever la tête comme pour fuir notre tardif regard … Un médecin à ses cotés... Les mots sortent péniblement, s'échappent de la bouche et du cœur… Un brin de soupir comme pour signifier combien il est difficile de raconter l'insupportable, l'incompréhensible malheur… Elle continue… Nous entendons… Plus son récit avance, plus ses phrases deviennent lentes… Puis sa voix s'arrête dans sa gorge... Sa voix se brise…s'éteigne dans un sanglot... Elle pleure… La caméra s’éloigne pour nous épargner l’image d’une femme meurtrie dans sa chair et dans son sang… On n’entend plus rien… Un silence de mort envahit la salle…

On lui ramène un verre d’eau… elle prend sur elle et continue son histoire… les mots sont plus courts et plus difficiles à faire sortir… mais plus rien ne peut la retenir l’empêcher de raconter ce qui s’est passé… Epuisée elle continue...elle demande un deuxième verre d’eau… elle le fait presque en s’excusant… On constate, avec amertume, qu’elle n’a pas l’habitude de recevoir des autres…Victime donc coupable donc à éviter… Principe de précaution… Seule face à sa souffrance… Elle reprend… Essaye de résister... Pousser les mots … tantôt en fermant ses yeux… tantôt en respirant par des souffles prolongés….Elle tient bon et dit les mots de la douleur…Elle dit les horreurs qui ont succédé aux horreurs… mot par mot….phrase par phrase …jusqu’au bout …

On reste pantois, honteux et très amer devant son humilité et son courage… Devant la force de son témoignage…son cri à déchirer le ciel.

Nous sommes devant vous, Madame, nous vous regardons raconter les blessures du cœur et du corps, avec ce sentiment douloureux de ne pouvoir rien faire pour soulager les souffrances du passé et ses cicatrices qui resteront à jamais des cicatrices.Nous vous écoutons témoigner, la mort dans l’âme, raconter le traumatisme sans pouvoir expliquer le pourquoi et le comment des atrocités… Ni donner réponse à cette question pressante : Comment de telles exactions ont pu être possibles ? Comment c’était possible que si peu de gens aient réagi ?

Nous espérons, avec vous, Madame, que votre souffrance aura au moins servi à ce que la flamme de la liberté se propage et éteigne le feu de la répression.


Vidéo complète du témoignage de Mme Aicha Ouharfou en (Amazigh)