C’est un fait que dans notre pays, le conformisme est de mise. Acteurs politiques et simples citoyens, chacun y va de ses interdits pour établir une mainmise sur la libre pensée, imposer les paramètres du débat, et définir une grille pour une certaine façon de penser.

Première figure de ce conformisme concerne l'orthodoxie institutionnelle du pays. Au nom du respect constitutionnellement et éthiquement dû au Souverain la scène protocolaire est l’une des plus lourdes et rigides du monde. La télévision tient toujours à cette pratique révolue qui consiste à lire, dans leur intégralité, les télégrammes reçus et envoyés par le Chef d’état. Les officiels ne manquent pas occasion pour rappeler leur allégeance au Souverain. Sur ce registre, force est de reconnaître que la rénovation, tant espérée, de la première institution politique et religieuse du pays tarde à venir.

C’est au nom de cette même interprétation de la sacralité des institutions que le Maroc se trouve aujourd’hui, dos au mur, dans une impasse diplomatique concernant le problème du Sahara. Voilà bien des années que ce lourd dossier est confié à une poigné d’initiés et que les marocains sont continuellement appelés à applaudir sa gestion. Ministres, députés et fonctionnaires, et parfois des simples citoyens ; tous répètent le même discours : le Sahara est à nous, l’intégrité territoriale du Maroc est sacrée et indiscutable. Un ton coutumier et un consensus revendiqué qui nous a fait oublier une banale réalité : Le fond du problème n’est pas de convaincre les marocains de la marocanité du Sahara et ce qui est évident pour nos concitoyens ne l’est pas forcément pour le reste du monde. Et quand un journal a osé critiquer la manière de gérer le dossier et évoquer la fameuse troisième voie, il a été tout simplement saisi ! Ironie : après la dernière claque des instances onusiennes tentant d’imposer un règlement, ceux même qui ont interdit les journaux et crié à la haute trahison sont aujourd’hui farouches défenseurs de l’autonomie. Dur et tardif réveil après des années de non-débat, de conformisme et de sacralité brandie à tout bout de champs.

Sur ce dossier et sur d’autres, la classe politique s’est toujours contentée d’approuver, applaudir et chanter le même chant. Ce qui n’étonnera personne car le Maroc est un drôle de pays où les hommes politiques ont la même profession de foi, les mêmes prises de positions et s’ils divergent sur quelques points ils partagent la même attitude : préférer la sécurité du discours uniforme au risque d’une prise de position tranchée.

Jugez donc : Excepté un, les six partis arrivés premiers aux dernières législatives participent au gouvernement. Aucun n’a refusé l’offre, même le PJD y était prêt ! Une coalition allant des socialistes de l’USFP aux conservateurs de l’Istiqlal en passant par les centristes du RNI, les ex-communistes du PPS et les technocrates de l’administration. Cela s’apparente à un gouvernement d’union nationale transitoire, mais c’est d’une drôle de majorité unie autour d’un programme gouvernemental dont il s’agit ! Et que dire de la représentation nationale ! Les députés qui devraient animer la vie politique nationale et ouvrir les grands débats sur les sujets qui préoccupent la société, sont aux abonnés absents. Dur de se détacher du conformisme politique pour faire sonner une voix différente et afficher des prises de positions audacieuses et courageuses.

Tous étaient réticents à l’abaissement de la majorité électorale à dix-huit ans et le soir même où le Souverain jugea utile de le faire, ils changent de discours et se mettent à énumérer les avantages de la décision. Tous manquaient de courage pour faire évoluer la difficile condition féminine et le jour où le Roi annonça dans l’hémicycle le nouveau code de famille c’est l’approbation totale même de ceux qui ont mobilisé les foules contre de défunt plan d’intégration de la femme dans le développement. Par ailleurs, on cherche toujours ce représentant de la nation, cette perle rare, qui se distingue du lot et parle autrement. Qui est ce député qui a eu le courage d’interpeller des ministres fantômes, comme un Fouad Ali EL Hima, et demander leur compte rendu aux technocrates, comme un Mohamed Berrada ? Qui est cet homme politique qui s’est distingué par son pertinent diagnostic du malaise social actuel et son analyse pointue et chiffrée des mesures économiques du gouvernement ? Et pour quand un maire ou conseiller municipal qui innove au niveau des services rendus à ses administrés et rompe avec une gestion électoraliste des communes ?

Tout pouvoir a besoin d’un contre-pouvoir pour l'aider à rester juste. C'est une banalité de dire qu'il ne peut y avoir une efficacité de l'action politique sans qu'il n'y ait des gens qui jouent le rôle, institutionnalisé ou non, de l'opposition. Or, que remarque-t-on ? L’opposition parlementaire est inexistante et seule la presse indépendante essaie de suivre et contrôler l’action des gouvernants. Mais encore fallait-il que ces derniers acceptent de jouer le jeu. Le ministre socialiste de la jeunesse n a t il pas qualifié ceux qui ont critiqué la gestion du séisme d’Al Hoceima de cyniques qui accablent le Maroc ! Le premier ministre, lui même n a t il pas fait une déclaration officielle, le lendemain des attentats de Casablanca, accusant les journalistes et la société civile d'avoir favorisé, par leurs revendications, le terrorisme ? Dans l’antiquité on exécutait les porteurs de mauvaises nouvelles. Aujourd’hui, dans notre pays, on accable ces « messagers de malheur » qui osent évoquer les dysfonctionnements. La sentence connue : Incapables de comprendre la noblesse de l’état, sa vision à long terme et sa gestion rationnelle des affaires publiques vous empêchez « la réalisation du bonheur des gens fut-ce malgré eux » (Pierre Bourdieu). Et comble d’ingratitude, vous dénigrez votre pays. Dans ce contexte, on comprend pourquoi il est difficile de rompre cette apparence d’unanimité sur les choix économiques et sociaux du pays et les grandes orientations de l’état.

Avec quel résultat ? En affaiblissant les voix de contestation populaire et pacifique l’état a favorisé l’opposition des caves et alimenté les discours haineux qui enfantent des terroristes.
La rue marocaine, à l’égard du reste du monde arabe (qui est, soit dit en passant, en voie de disparition) semble plus préoccupée par l’actualité internationale. Qui ne peut pas être choqué et meurtri par le drame Palestinien ? Qui ne peut pas s’indigner et condamner les croisades américaines ? Qui ne peut pas pleurer ce qui se passe en Bosnie et autre Tchétchénie ? Le partage de ce deuil ne doit pas faire oublier cet amère constat : le citoyen lambda n’a pas les moyens d’alléger ces souffrances et peser sur le cours du chose. Et s’il veut que cela change au futur, il n y pas mille façons : avoir des gouvernements représentatifs de l’opinion publique et non des chefs d’états incapables de tenir une simple réunion. Ce qui n’est pas une utopie si les uns et les autres exigent des réformes et amorcent des transitions démocratiques.

Or que remarque-t-on ? Dans tout le monde arabe les jeunes sont exclusivement préoccupés par des questions théologiques, philosophiques et épistémologiques à propos de l’islam, la démocratie et l’occident. Partout, le temps est aux débats théoriques qui parlent de tout sauf des affaires intérieures. Qui est cette jeunesse qui s’est démarquée de cette pensée unique par un discours cohérent et critique à propos de la gouvernance de son pays ? Comble d’humiliation, faute de l’avoir fait c’est le président américain, homme de charité comme chacun le sait, qui essaie de remplir le vide et imposer son plan de réformes politiques au monde arabe !

Maintenant laissons ce volet politique et voyons voir ce qui se passe au niveau du conformisme social.

Autant le dire dès le début : si le retour aux sources n’est pas un retour en arrière, il n’a de sens que s’il s’inscrit dans une démarche qui épuise dans le passé pour éclairer l’avenir. Mais que non ! Au nom de l’identité revendiquée et des racines retrouvées, il flotte ces temps derniers comme un vent mauvais qui voudrait instaurer un étouffant ordre moral. On l’a vu sous d’autres cieux, en d’autres temps, voici venu le temps du Maroc.

Le 6 mars 2003, Ayoub, Nabil, Amine, Bouchaïb, Saâd, Mounir, Oussama, Mohamed, Youssef, Samir, Soufian, Abdellatif, Abdessamad et Zakaria ont été condamnés à des peines d’emprisonnement. L’accusation : ébranlement, excusez du peu, de la foi des musulmans. Pièces à charge : des guitares, des cheveux longs, des tatouages et (oh horreur !) des CD du heavy-metal. Là aussi l’histoire est loin d’être anecdotique. Le ridicule déchaînement contre ces 14 jeunes, qui en seront marqués à vie, traduit bien une culpabilisante posture morale qui progresse.

Les censeurs autoproclamés dépositaires de l’authenticité marocaine ne reculent devant rien. Criminalisation de l’art d’abord : un cinéaste accusé de pornographie, une comédienne de prostituée, un festival de lieu de débauche, un centre culturel d’entriste. Une dame, tout ce qu’il y a de respectable, montrée au doigt par des Imams parce qu’elle a crée une association qui s’occupe des mères célibataires.

Quoi que dise les observateurs, à l’occasion de la réforme du code de famille, le débat sur la condition féminine est réduit à des caricatures qui ne voient en nos concitoyennes qu’un corps, une invitation permanente à la débauche. Avec comme corollaire, l’apparition des phénomènes étranges comme la séparation des étudiants et des étudiantes dans ce lieu de savoir et de rationalité qu’est l’université. Contrairement à ce qu’on voulait faire croire, les valeurs de tolérance n’ont cessé de reculer. Au nom d’une lecture défaussée de la religion et grâce au concours de certains prédicateurs photogéniques qui ont, paraît-il, trouvé beaucoup d’auditeurs, la vision humaniste de l’Islam, le dialogue interreligieux qu’il prône, s’éclipsent devant des interprétations xénophobes et complices de la violence.

Alors que l’islam fait peur, fait débat, on essaie chez nous d’instaurer une seule lecture orthodoxe, une seule interprétation mystificatrice des textes sacrés qui réduit le monde et l’humanité à un combat d’un islam vengeur contre les juifs, les chrétiens et les athées. Et gare à ceux qui essaient d’étonner une autre voix, de parler de modernisation de l’islam. Présumés musulmans à « bout des lèvres » ils seront vite rappelés à l’ordre. Et ça marche, à en juger par les voix qui préfèrent le silence pour s’épargner déchaînement et attaques personnelles. Seul tel guide de telle association est habilité à écrire sur comment pratiquer la religion et moderniser l’islam. Seul le discours de tel prédicateur est crédible et représente le vrai islam.

A quoi bon prendre le risque d’afficher une pratique différente de la religion ? A quoi bon si on serait systématiquement classé dans le camp des déracinés, ennemis de leur propre camp ? A vrais dire, on n’a même pas besoin de penser du tout, certains illuminés le feront pour tout le monde et décrèterons le mot d’ordre à suivre. Et si d’aventure, malgré les risques, quelqu’un affiche une position tronchée, il aura droit à la fameuse sentence, méprisante et méprisable, qui consiste à le réduire à un égaré qui cherche à plaire, attirer l’attention à tout prix. Car cet aveuglant conformisme fait oublier que depuis l’Homme est Homme, toute chose est sujette à débat et supporte autant de visions différentes qu'il y a d’intervenants.

Notre société n’en finit pas de multiplier de contraintes. Ancrée dans ses certitudes, elle ne supporte pas le regard rebelle de certains de ses jeunes, refuse leurs questionnements, rejette leurs colères, interdit leurs coups de gueules. Elle les veut tous semblables, alignés sur la même pensée, roulants à la même cadence.

Aveugle et sourde, elle a peur d’évoluer et d’admettre la possibilité d’autres formes de penser, d’exister, qui secouent son modèle modélisant.