Nous sommes en direct de rabat. La première audience de l’Instance Equité et Réconciliation se tient en présence de Abdelwahad Radi et Mustapha Oukacha pour les élus de la nation, Mohamed Mouâtassim représentant le palais royal, Mohamed Bouzoubaâ pour le département de la justice tandis que les représentants de l’intérieur et des forces de l’ordre sont aux abonnés absents.

Tout ce monde écoute les dépositions de six victimes des années de plombs.

Voici Jamal Ameziane fils de Mohamed Ameziane un des meneurs de l'insurrection du Rif, condamné à mort puis contraint à l’exil où il mourra 36 ans plus tard.

Devant l’audience, publique et nationale, Jamal nous livre ses questionnements. Il dit: « Est-ce que ce qui s'est passé à la fin des années 50, justifie la répression qui s’est abattue sur nous ? Mais quel crime a commis la femme, les enfants, les sœurs, les tantes, et la grande mère pour être reconduits par force au pénitencier de la base militaire des forces auxiliaires, puis encerclés par l’armée comme s’ils représentaient une menace pour l’humanité ? »

Il dit : « Quel crime ont commis les enfants pour grandir et découvrir la vie, entourés de murs, face aux canons des armes à feu, n’entendant que des ordres, des prohibitions et des avertissements ? Qu'est-ce que c'est, cette vie des enfants considérées comme orphelins alors que leur père était vivant contraint à exile quelque part dans le monde ? »

Il dit « Après notre sortie et retour au village, les gens nous considéraient comme des suspects, nous inspirions la peur ! ...Nous prenons sur nous, décidons de montrer que nous étions heureux et que nous ne connaissions pas le malheur... On soufrait biensure de ce qui se passe et de ce qui se raconte sur les violations des droits de l’homme au Rif et ailleurs au Maroc... mais on ne pouvait pas le dire tout haut... Nous ne pouvions prendre le risque d’en rajouter aux soupçons qui planaient déjà sur nous. »

Il dit : « Des années durant nous étions obligés de s’entraider pour survivre… se contenter du minimum de survie en l’absence du père... Les puissants gouvernants et les chefs des partis étaient plus forts que nous, la petite famille sans force, isolée dans une montagne du rif ».

Ce soir là, Jamal est venu témoigner « sans haine, ni vengeance à prendre ». Pendant qu’il racontait son père un drapeau rouge orné d’une étoile verte était suspendue sur la tribune à sa gauche.

Derrière les écrans de télévisions, des milliers de marocains entendaient pour la première fois le nom de Mohamed Ameziane.On y est ou …presque.