Nous sommes à Paris, boulevard Saint-Germain-des-Prés. Comme chaque année, la famille et les amis de Ben Barka se réunissent devant la brasserie Lipp pour la commémoration de l’enlèvement de l’opposant marocain.

Voici Bachir et Faouz ; fils et fille de Mehdi. Il dit « Ca fait 39 ans qu’on essaye de faire le deuil, c’est pas si simple. Où est le corps ? Que s’est-il passé ? Qui sont les assassins ? Est ce que tous les responsables sont connus ? Autant de questions qu’on pose chaque année». Elle dit « Chaque année à la veille du 29, le moment est trop dur parce que tout reviens dans ma tête, je me pose trop de questions, peut être il y quelque chose qui va se passer. J’ai de l’espoir. Et à chaque fois cet espoir tombe à l’eau. Mais quand même on est là chaque année». Voici Encore Rita femme de Ben Barka. Elle dit « nous pensons toujours à Mehdi. Son souvenir est toujours avec nous. Où est Mehdi ? Où repose son corps ? Où est la vérité ? ». Comme son fils et sa fille, elle termine à peine sa phrase et sans le vouloir des larmes coulent sur ses joues.

C’est l’histoire écrite, revue, réécrite et corrigée d’un homme enlevé en 1965 coupable d’avoir des idées… Des idées de gauche, ce qui, évidemment, n’arrangeait pas son cas. C’est l’histoire du plus jeune signature du manifeste de l’indépendance kidnappé et mis à mort sans que cela n’arrache aucun commentaire à la télévision ni un seul mot de regret durant presque un demi-siècle. Si ce n’est le cynisme des uns, pour qui, tout compte fait, Ben Barka n’a point volé ce qui lui est arrivé. Ou le cynisme des autorités, trouvant explications et excuses à tout ce qui est arrivé et aboutissant à la méprisant et méprisable conclusion : les victimes de ces années là furent avant tout coupables ! Enfin, le cynisme des « bien pensant » du moment contestant à l’homme la qualification de martyr, réécrivant souvent l’histoire à leur bon vouloir, et faisant fi de la souffrance d’une mère de famille et des enfants qui demandent uniquement « un lieu pour se recueillir ».

C’est aussi l’histoire du « plus épineux et plus symbolique dossier des années de plomb » comme le note à juste titre le commentateur de 2M… Car cette semaine et pour la première fois sur la télévision marocaine Grand angle de Reda Benjelloun a consacré un reportage sur l’affaire ben Barka. Comme s’elle contrainte et forcée la deuxième chaîne s’en remet, pour raconter l’enlèvement, aux archives de l’INA. Comme si, jusqu'au bout, cette histoire là ne pouvait être racontée que par des non marocains.

On voit notamment à travers les archives de la télévision française le général de Gaulle prononçant ce jugement sans nuance « Ce qui s'est passé, dit-il, n'a rien eu que de vulgaire et de subalterne. Il s'est agi d'une opération consistant à amener Ben Barka au contact d'Oufkir et de ses assistants en un lieu propice au règlement de leurs comptes… Il est donc inévitable, quelque regret qu'on en ait, que les rapports franco-marocains en subissent les conséquences.».

« Il faut laisser du temps au temps », disait François Mitterrand. Et dans cette affaire, que des temps a été perdu entre le secret défense des français et le mutisme des autorités marocaines ! Maître Maurice Buttin, avocat de la famille, nous raconte sur un ton anecdotique « tous les avocats français qui se sont succédés sur cette affaire sont aujourd’hui décidés sans que vérité ne soit établie. Je suis le seul vivant, je suis toujours là, alors je me suis dis que c’est le Seigneur qui me protège et que je vais un jour découvrir la vérité avant de le rejoindre ». Puis il plaide: «Que la vérité passe ! Il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité. Une fois Madame Ben Barka et ses enfants auront la vérité, alors ils peuvent pardonner ce qui s’est passé, réconcilier. Sinon tout ça, ça reste du Vent, RIH (en arabe dans le texte) ».

Des moments d’intimité de la famille que les caméras de 2M ont enregistré, on retiendra surtout le visage enfantin et les mots poignants de Faouz Ben Barka. Elle dit « je dirais que l’espoir existe toujours. Moi j’ai les espoir de le voir un jour [vivant] ». Puis elle se ressaisit et continue en larmes « Mais il faut se rendre à l’évidence!. Il faut se rendra à l’évidence!. Après 39 ans … Quand même il faut être logique ! ».

Ces mots, mieux que tout, disent le drame et le désarroi de la famille Ben Barka. Ils soulignent l’urgence que revêt la révélation de la vérité sur cet assassinat quelle qu'elle soit ! 39 ans d’occultation, ça use et …c’en est trop pour Faouz Bachir, Saad, Mansour et leur mère Rita.

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Réalisé à partir de l’émission « Grand Angle » diffusée sur 2M Maroc jeudi 9 décembre à 23h20 et rediffusée dimanche 12 décembre à 18h35. « A la mémoire du père », un reportage de Soumilla Derhourhi, Amine Ghaichate et Samira Majidi.A suivre.