Comme une bouteille jetée à la mer!

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Chroniques sur les auditions de l'IER

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lundi, avril 18 2005

En quête de Vérités (7):Faire du juste avec de l'injuste

Elle avance péniblement traînant son corps fragile, comme on traîne un boulet. Ses jambes ne pouvant pas la porter. Des mains se tendent vers elle pour l'aider à bouger un corps déchiré par la souffrance. Elle tombe, on la soutient pour reprendre le chemin vers le centre d’Errachidia. Nous retrouvons, ce jeudi soir, Aicha Ouharfou dans Envoyé Spécial de France 2 (Reportage Valérie Gaget et Abdel Zouioueche).

A peine âgée de 56 ans, Aicha a le corps d’une centenaire. Dans sa chambre d’hôtel les caméras nous montrent les graves déformations de ses mains et de ses pieds. Elle a été torturée, étouffée, laissé nue dans la neige pendant trois jours d’affilés. C’était en 1973 et ça a duré trois mois. Ses jambes ne remarcheraient plus jamais.

Aicha passera la nuit à l’hôpital, avant de prendre la parole le lendemain, en audience publique, « au nom des disparus, au nom d’un père exécuté, d’une sœur sans sculpture, au nom de toute une tribu… ». Pour l’instant un médecin la soigne, lui fait avaler des médicaments. Car chez elle, dans la montagne du haut atlas, il n’y a ni hôpital, ni routes ni infrastructures.

Il porte un élégant costume cravate et reçoit les caméras de la télévision chez lui. On fait le tour du propriétaire. Une somptueuse villa. Une luxueuse piscine. Des meubles hauts de gamme, une cheminée feu en bois. Nous sommes chez le richissime Mahmoud Archane. Le roi de Tifelt mène une vie paisible et ça se voit. Il a une vie de rêve … et il nous le fait savoir. Comme par provocation. Et c’est trop !

Car, avec bien d’autres, Mahmoud Archane a enlevé, torturé et nettoyé. Et encore ne connaît-on pas tout ce qu’il a fait. Mahmoud Archane fût chef du service régional de police à Derb Moulay Cherif. Derb Moulay Cherif fût un sinistre lieu de détention arbitraire et de torture. L’état a officiellement reconnaît les atrocités commises dans le commissariat. Mais elle ferme les yeux sur les responsabilités du commissaire. Malgré de nombreux témoignages concordants, Mahmoud Archane n’a jamais été inquiété par la justice. « Le Roi était obligé de se défendre mais en se défendant il y a eu des dépassements... Nous sommes tous d’accord ! » . Le soldat Archane défendait son roi. Il ramenait les gens dans le droit chemin. Par le feu. Et par le sang. Il faisait le boulot, il n’a pas à répondre sur les dommages collatéraux. Abominable ! Abject !

Le lendemain de sa déposition, on Aicha Ouharfou retrouve à l’hôpital. Joyeuse comme libérée d’un poids, elle répond aux questions des journalistes. « Je vais rentrer chez moi…. où voulez vous que j’aille ? …. Je rentre dans mon pays ». Puis elle demande avec pudeur « Que Dieu vous bénisse si vous me soignez ! ». «On va te donner des médicaments en couleur » dit le médecin. Elle rit comme une petite fille.

Elle dit : « Vous me faites plaisir…. ça fait du bien de parler».

En guise de solde tout compte, le chef du commissariat de Derb Moulay Cherif est depuis longtemps un intouchable et riche dignitaire de l’état. Obstiné à nier la vérité, il refuse de faire tomber le masque du bourreau. Aicha Ouharfou quant à elle écope de la peine de tristesse et de handicap perpétuels. Elle retournera, avec ses séquelles et ses blessures, affronter une vie sans cadeaux dans son village du Haut de l’Atlas. Telle est sa gloire. L’injustice de l’Histoire est peut être corrigée. L'équité doit attendre …

vendredi, février 18 2005

Poèmes d'adolescents

Ces poèmes écrits par des adolescents marocains ont été rapportés par l’ancien prisonnier d’opinion et actuel membre de l’Instance Equité et Réconciliation, Salah El Ouadie au journal hebdo du 01/04/2000.
Les auteurs ne sont autres que ses élèves de l’époque (classe de 3ème, 14/15 ans).
Ces strophes sont tout simplement saisissantes.

(Mohamed 14 ans)

Que dire d'une vie
Qui arrive une nuit
Et repart un après-midi
Après jours et nuits
L'on se retourne ici
Et l'on remarque ainsi
Que durant des décennies
Nous n'avons rien accompli
Si ce ne fut un désir
Le désir d'une autre vie

Homme, suis ton chemin
Ton pays t'a trahi
Et pourtant tu lui es fidèle
Torturé, persécuté et abandonné
Mais avant tout humilié
Pour avoir osé dire
Je suis un HOMME
Dans tes vers tu l'as exprimé
Et dans ton livre crié
Et en dépit de tout
Je le resterai

Halima (14 ans) :

Tu dis que tu aimes les fleurs
Mais tu les coupes
Tu dis que tu aimes la nature
Mais tu la piétines
Tu dis que tu aimes les poissons
Mais tu les manges
Alors quand tu dis que tu m'aimes
J'ai peur

mercredi, février 9 2005

En quête de Vérités (6): Toute honte tue !


Alaoui, Mustapha eût pu être instituteur, douanier, technicien micros ou vendeur ambulant. Malheureusement il fût et est toujours journaliste. Alaoui, Mustapha est un grand commis d’état qui a comme unique et interminable tache d’enjoliver le Maroc pour nous. Ex présentateur du JT, il n’a eu de cesse de nous montrer la voie et de chanter la noblesse de l’état. Il n’a eu de cesse de dénoncer les « accusations outrancières » des organisations des droits de l’homme. A bas, a bas les « affabulateurs » ! Il n’a eu de cesse de criminaliser les « éléments perturbateurs » qui accablent le maroc. Mort, mort aux « traîtres » ! Il n’a eu de cesse de flatter ses supérieurs et d’apaiser les esprits. Vive, vive le Maroc ! Quand Driss Basri disait le matin « Tazmamart n'existe que dans l'esprit de certains malintentionnés » Alaoui Mustapha nous le répéta le soir. Il nous conta ainsi, pendant de longues années, combien notre pays est un état de droit et combien il y fait bon de vivre. Ah qu’est ce qu’on était heureux en ces temps-là !

« Pourquoi n’a-t-on pas suivi l’exemple de l’Afrique du Sud et de l’Espagne et fermé rapidement ce dossier sans indemnisation au lieu de perdre notre argent (sic !) et notre temps (sic !) ». Il a dit cela, en direct, sans sourciller ! Passons sur l’affirmation complètement erronée concernant l’Espagne et l’Afrique du Sud, et disons au fonctionnaire de télé que ça suffit largement comme ça ! Il aurait mieux fait de se taire, et de laisser sa place, ne serait-ce que pour une émission, à quelqu’un d’autre pour épargner aux victimes cette insultante comédie.

Benzekri, Driss, ancien prisonnier d’opinion et actuel président de l’IER, est un homme courtois qui use et abuse de sa courtoisie et ses termes pesés. Il a réussi, ce soir, un grand exploit dans le parler pour ne rien dire. Et franchement, c'est décevant, très décevant. On lui crédite, quand même, de sa bonne volonté et on lui donnera le temps qu’il faudra, mais s’il veut ne pas passer aux oubliettes de l’histoire, il sait ce qu’il a à faire. A commencer par donner aux familles des disparus quelque choses à enterrer même s’il ne s’agit que d’un bout de doigt, de cheveux ou d’os.

Certains hommes en cravate, alignés côte à côte dans le plateau de ce soir, paraissaient, à tout le moins, cyniques. Certains d’eux savaient ce qui se passait mais fermaient les yeux et bouchaient les oreilles, toute honte tue. S'ils veulent se racheter une virginité en occupant le plateau ils se trompent lourdement. Ils auraient mieux laissé les sièges aux victimes et leurs familles au lieu de s’accrocher à des places qui ne leur ressemblent pas.

Autrement dit, que ceux qui ont manqué à leur devoir de dénonciation de la violence et protection des citoyens, aient pris soin de se mettre en retrait. Une nuit, un instant !

Ca serait déjà justice pour les victimes.

lundi, février 7 2005

En quête de Vérités (5): Moi Aicha Ouharfou, fille de Mouh Oumouha, sœur de Fatima


Nous sommes à Errachidia dans le sud-est du Maroc. Ici comme ailleurs, l’Etat, ses forces et ses agents ont livré une sanglante bataille à la population civile. Ici on a torturé à huis clos.

Voici Aicha Ouharfou. Une vieille dame en costume traditionnel. Un corps qui parle de lui même. Un visage tendu sur lequel se lisait la tragédie de toute une vie. Cela commence en 1973. L’état, ou plus précisément ses agents, a incarcéré la brave dame. Sans jugement ni culpabilité aucune. L’Etat l’a torturée. Les représentants de l’Etat la tabassaient, l’affamaient et la menaçaient de liquidation. L’Etat, à la suite de l’un de ses procès expéditifs a condamné son père à mort. Mouh Oumouha Ouharfou fût exécuté en 1974. Ne reculant devant rien l’Etat a aussi déporté Fatima sa sœur. Fatima fût sauvagement torturée par les agents de l’Etat. Elle est morte en détention secrète des suites d’actes de sévices. La brave dame qui témoigne aujourd’hui a tout connu tout vécu de la violence de l’Etat. Elle porte une histoire tragique que les mots ne peuvent décrire.





Et pourtant Aicha Ouharfou, qui s’adresse à nous en Tamazight, a trouvé les mots pour dire plus que les mots ne peuvent dire… Malgré la barrière linguistique on le devine…on le ressent... Elle parle sans relever la tête comme pour fuir notre tardif regard … Un médecin à ses cotés... Les mots sortent péniblement, s'échappent de la bouche et du cœur… Un brin de soupir comme pour signifier combien il est difficile de raconter l'insupportable, l'incompréhensible malheur… Elle continue… Nous entendons… Plus son récit avance, plus ses phrases deviennent lentes… Puis sa voix s'arrête dans sa gorge... Sa voix se brise…s'éteigne dans un sanglot... Elle pleure… La caméra s’éloigne pour nous épargner l’image d’une femme meurtrie dans sa chair et dans son sang… On n’entend plus rien… Un silence de mort envahit la salle…

On lui ramène un verre d’eau… elle prend sur elle et continue son histoire… les mots sont plus courts et plus difficiles à faire sortir… mais plus rien ne peut la retenir l’empêcher de raconter ce qui s’est passé… Epuisée elle continue...elle demande un deuxième verre d’eau… elle le fait presque en s’excusant… On constate, avec amertume, qu’elle n’a pas l’habitude de recevoir des autres…Victime donc coupable donc à éviter… Principe de précaution… Seule face à sa souffrance… Elle reprend… Essaye de résister... Pousser les mots … tantôt en fermant ses yeux… tantôt en respirant par des souffles prolongés….Elle tient bon et dit les mots de la douleur…Elle dit les horreurs qui ont succédé aux horreurs… mot par mot….phrase par phrase …jusqu’au bout …

On reste pantois, honteux et très amer devant son humilité et son courage… Devant la force de son témoignage…son cri à déchirer le ciel.

Nous sommes devant vous, Madame, nous vous regardons raconter les blessures du cœur et du corps, avec ce sentiment douloureux de ne pouvoir rien faire pour soulager les souffrances du passé et ses cicatrices qui resteront à jamais des cicatrices.Nous vous écoutons témoigner, la mort dans l’âme, raconter le traumatisme sans pouvoir expliquer le pourquoi et le comment des atrocités… Ni donner réponse à cette question pressante : Comment de telles exactions ont pu être possibles ? Comment c’était possible que si peu de gens aient réagi ?

Nous espérons, avec vous, Madame, que votre souffrance aura au moins servi à ce que la flamme de la liberté se propage et éteigne le feu de la répression.


Vidéo complète du témoignage de Mme Aicha Ouharfou en (Amazigh)

lundi, janvier 24 2005

Un graffiti....




Un anonyme a peint ce graffiti sur la maison où séjournait Desmond Tutu, Président de la Commission Vérité et Réconciliation (Afrique du Sud). On pouvait y lire :

" How to turn human wrongs into human rights"

(Traduction approximative en français : " Comment faire du juste avec de l'injuste ? ")

jeudi, décembre 23 2004

Déposition de Chari EL HOU (Extraits)

Chari EL HOU a témoigné lors de la première audience de l’Instance Equité et Réconciliation. Arrêté en 1973, il a été emprisonné les centres de détention secrets de Corbesse à l’aéroport d’Anfa, Tagounite au sud de Zagora et enfin Agdez.

Extraits de sa déposition

"Il y a des enfants qui naissent avant J-C, d’autres pendant J-C et d’autres enfin, après J-C Pourquoi cela ?

La souffrance morale ne s’est pas arrêtée à nous. Ma femme était enceinte à la veille de mon arrestation et on ne le savait pas.

A ma sortie, je me suis trouvé en face d’un garçon que je ne connaissais pas et qui n’était d’autre personne que mon fils.

A sa naissance des langues déliées. Doutes, enfant illégitime et la surenchère allait bon train."

(...)

"Au départ, on nous a appris que pour les hommes, le temps est calé entre les levers et les couchers du soleil. Les religions sont venues après et elles ont jeté d’autres passerelles, notamment l’ordre et le calendrier. Les courants de pensée et l’esprit de Montesquieu ont par la suite amélioré la vie du genre humain.

Mais voilà, qu’aujourd’hui, la torture et la barbarie renaissent avec force dans les citadelles de la mort et ailleurs. L’Oncle Sam et ses écolythes n’ont que faire des acquis civilisationnels.

Pour ces pervertis sans foi, ni loi, c’est le diktat et le travail de sape. Le monstre se déchaîne casse tout : la vie des hommes, les repères, la loi, le vert, le sec... Et qui n’a pas peur ?"

En quête de Vérités (4): Le Fils

Nous sommes en direct de rabat. La première audience de l’Instance Equité et Réconciliation se tient en présence de Abdelwahad Radi et Mustapha Oukacha pour les élus de la nation, Mohamed Mouâtassim représentant le palais royal, Mohamed Bouzoubaâ pour le département de la justice tandis que les représentants de l’intérieur et des forces de l’ordre sont aux abonnés absents.

Tout ce monde écoute les dépositions de six victimes des années de plombs.

Voici Jamal Ameziane fils de Mohamed Ameziane un des meneurs de l'insurrection du Rif, condamné à mort puis contraint à l’exil où il mourra 36 ans plus tard.

Devant l’audience, publique et nationale, Jamal nous livre ses questionnements. Il dit: « Est-ce que ce qui s'est passé à la fin des années 50, justifie la répression qui s’est abattue sur nous ? Mais quel crime a commis la femme, les enfants, les sœurs, les tantes, et la grande mère pour être reconduits par force au pénitencier de la base militaire des forces auxiliaires, puis encerclés par l’armée comme s’ils représentaient une menace pour l’humanité ? »

Il dit : « Quel crime ont commis les enfants pour grandir et découvrir la vie, entourés de murs, face aux canons des armes à feu, n’entendant que des ordres, des prohibitions et des avertissements ? Qu'est-ce que c'est, cette vie des enfants considérées comme orphelins alors que leur père était vivant contraint à exile quelque part dans le monde ? »

Il dit « Après notre sortie et retour au village, les gens nous considéraient comme des suspects, nous inspirions la peur ! ...Nous prenons sur nous, décidons de montrer que nous étions heureux et que nous ne connaissions pas le malheur... On soufrait biensure de ce qui se passe et de ce qui se raconte sur les violations des droits de l’homme au Rif et ailleurs au Maroc... mais on ne pouvait pas le dire tout haut... Nous ne pouvions prendre le risque d’en rajouter aux soupçons qui planaient déjà sur nous. »

Il dit : « Des années durant nous étions obligés de s’entraider pour survivre… se contenter du minimum de survie en l’absence du père... Les puissants gouvernants et les chefs des partis étaient plus forts que nous, la petite famille sans force, isolée dans une montagne du rif ».

Ce soir là, Jamal est venu témoigner « sans haine, ni vengeance à prendre ». Pendant qu’il racontait son père un drapeau rouge orné d’une étoile verte était suspendue sur la tribune à sa gauche.

Derrière les écrans de télévisions, des milliers de marocains entendaient pour la première fois le nom de Mohamed Ameziane.On y est ou …presque.

lundi, décembre 13 2004

En quête de Vérités (2): Faire le deuil, c’est pas si simple !


Nous sommes à Paris, boulevard Saint-Germain-des-Prés. Comme chaque année, la famille et les amis de Ben Barka se réunissent devant la brasserie Lipp pour la commémoration de l’enlèvement de l’opposant marocain.

Voici Bachir et Faouz ; fils et fille de Mehdi. Il dit « Ca fait 39 ans qu’on essaye de faire le deuil, c’est pas si simple. Où est le corps ? Que s’est-il passé ? Qui sont les assassins ? Est ce que tous les responsables sont connus ? Autant de questions qu’on pose chaque année». Elle dit « Chaque année à la veille du 29, le moment est trop dur parce que tout reviens dans ma tête, je me pose trop de questions, peut être il y quelque chose qui va se passer. J’ai de l’espoir. Et à chaque fois cet espoir tombe à l’eau. Mais quand même on est là chaque année». Voici Encore Rita femme de Ben Barka. Elle dit « nous pensons toujours à Mehdi. Son souvenir est toujours avec nous. Où est Mehdi ? Où repose son corps ? Où est la vérité ? ». Comme son fils et sa fille, elle termine à peine sa phrase et sans le vouloir des larmes coulent sur ses joues.

C’est l’histoire écrite, revue, réécrite et corrigée d’un homme enlevé en 1965 coupable d’avoir des idées… Des idées de gauche, ce qui, évidemment, n’arrangeait pas son cas. C’est l’histoire du plus jeune signature du manifeste de l’indépendance kidnappé et mis à mort sans que cela n’arrache aucun commentaire à la télévision ni un seul mot de regret durant presque un demi-siècle. Si ce n’est le cynisme des uns, pour qui, tout compte fait, Ben Barka n’a point volé ce qui lui est arrivé. Ou le cynisme des autorités, trouvant explications et excuses à tout ce qui est arrivé et aboutissant à la méprisant et méprisable conclusion : les victimes de ces années là furent avant tout coupables ! Enfin, le cynisme des « bien pensant » du moment contestant à l’homme la qualification de martyr, réécrivant souvent l’histoire à leur bon vouloir, et faisant fi de la souffrance d’une mère de famille et des enfants qui demandent uniquement « un lieu pour se recueillir ».

C’est aussi l’histoire du « plus épineux et plus symbolique dossier des années de plomb » comme le note à juste titre le commentateur de 2M… Car cette semaine et pour la première fois sur la télévision marocaine Grand angle de Reda Benjelloun a consacré un reportage sur l’affaire ben Barka. Comme s’elle contrainte et forcée la deuxième chaîne s’en remet, pour raconter l’enlèvement, aux archives de l’INA. Comme si, jusqu'au bout, cette histoire là ne pouvait être racontée que par des non marocains.

On voit notamment à travers les archives de la télévision française le général de Gaulle prononçant ce jugement sans nuance « Ce qui s'est passé, dit-il, n'a rien eu que de vulgaire et de subalterne. Il s'est agi d'une opération consistant à amener Ben Barka au contact d'Oufkir et de ses assistants en un lieu propice au règlement de leurs comptes… Il est donc inévitable, quelque regret qu'on en ait, que les rapports franco-marocains en subissent les conséquences.».

« Il faut laisser du temps au temps », disait François Mitterrand. Et dans cette affaire, que des temps a été perdu entre le secret défense des français et le mutisme des autorités marocaines ! Maître Maurice Buttin, avocat de la famille, nous raconte sur un ton anecdotique « tous les avocats français qui se sont succédés sur cette affaire sont aujourd’hui décidés sans que vérité ne soit établie. Je suis le seul vivant, je suis toujours là, alors je me suis dis que c’est le Seigneur qui me protège et que je vais un jour découvrir la vérité avant de le rejoindre ». Puis il plaide: «Que la vérité passe ! Il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité. Une fois Madame Ben Barka et ses enfants auront la vérité, alors ils peuvent pardonner ce qui s’est passé, réconcilier. Sinon tout ça, ça reste du Vent, RIH (en arabe dans le texte) ».

Des moments d’intimité de la famille que les caméras de 2M ont enregistré, on retiendra surtout le visage enfantin et les mots poignants de Faouz Ben Barka. Elle dit « je dirais que l’espoir existe toujours. Moi j’ai les espoir de le voir un jour [vivant] ». Puis elle se ressaisit et continue en larmes « Mais il faut se rendre à l’évidence!. Il faut se rendra à l’évidence!. Après 39 ans … Quand même il faut être logique ! ».

Ces mots, mieux que tout, disent le drame et le désarroi de la famille Ben Barka. Ils soulignent l’urgence que revêt la révélation de la vérité sur cet assassinat quelle qu'elle soit ! 39 ans d’occultation, ça use et …c’en est trop pour Faouz Bachir, Saad, Mansour et leur mère Rita.

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Réalisé à partir de l’émission « Grand Angle » diffusée sur 2M Maroc jeudi 9 décembre à 23h20 et rediffusée dimanche 12 décembre à 18h35. « A la mémoire du père », un reportage de Soumilla Derhourhi, Amine Ghaichate et Samira Majidi.A suivre.

lundi, novembre 29 2004

En quête de vérités (1): L’Histoire n’oublie pas !

Nous sommes à Agdez. Centre secret de détention et de torture. Voici Mohamed en Jellaba. Voici Chari en Costume. Ils sont avec nous, dans ce sinistre lieu de non-droit où des marocains ont été incarcérés, torturés et parfois mis à mort.

« Nous étions quatorze personnes à entrer ici en 1973. Sept sont mortes sept libérées plusieurs années plus tard. Trois sont mortes juste après la libération. Nous étions quatorze à pénétrer ce lieu, nous en sommes désormais que quatre survivants».

Chari et son compagnon de misère nous font le tour des « propriétaires ». Le commentateur de la deuxième chaîne nationale récapitule : « Chari et Mohamed font partie de ces marocains qui ont été incarcérés pour des raisons politiques. Des années durant ils ont du souffrir des tortures, des mauvais traitements, des conditions terribles et inhumanitaires de la détention. Une partie de leur vie a été volée ici ».

A leur libération, nous explique Mohamed, « ils » nous ont sommé de « la fermer ». « Vous allez sortir mais si vous ouvrez vos gueules il y a d’autres lieus où vous serez bien accueillis ».

Le pardon, Chari ? « On ne peut pas oublier ! » puis s’exprimant en français « la mémoire n’oublie pas ! L’Histoire n’oublie pas ! ». « Pour l’instant nous exigeons la Vérité, parler de ce que s’est passé pour que plus jamais ça !».

Nous sommes à Imilchil avec une brave dame de l’Atlas. Plus de nouvelles de son mari depuis 1973. Elle parle en berbère et on la traduit en arabe. Des mots poignants pour décrire l’insupportable, l'incompréhensible absence. Elle nous met en malaise... Le sentiment déchirant de ne pouvoir que l’écouter.

Elle dit : « Je veux mon mari. Dites moi où il est. Je vous donne ce que vous voulez mais rendez moi mon mari» Elle dit : « Mes enfants me disent où est notre père. Mes voisins m’insultent et me somment de montrer le père de mes enfants ».

Elle dit: « je veux voir mon mari. Mes enfants aussi. Nous volons l’avoir mort ou vivant. Nous voulons le voir le montrer ou gens du madchar . Nous réhabiliter ».

Elle dit : « depuis la triste nuit de son kidnapping, je ne vis plus que dans le passé. Sa disparition m’étouffe ».

Voici encore Aicha. Sa sœur Fadma a disparu à l’âge de 25 ans. Son père a également disparu. Sa mère n’en pouvait plus… elle en est morte.
Aicha est handicapée des membres des suites de tortures. Elle nous montre les blessures que ses bourreaux lui ont infligées. On s’en étonne presque tant que la brave dame est de tout ce qui il y a de bonne mère de famille. Pas la gueule de militante. Une femme ordinaire. Un visage qui recèle sa pauvreté et sa vie rude.
Elle dit « Ils me ligotaient et m’étouffaient avec un chiffon mouillé. Ils me jetaient dans le froid et la neige. Puis ils recommençaient." Elle dit: « Sans cesse, ils me demandaient où se cache mon père. En vain. Ils me mettaient dans une pièce isolée, nue avec seuls mes sous-vêtements ».

Sa sœur Fadma a été kidnappée parce qu’on la soupçonnait de connaître la cachette des rebelles et, circonstance aggravante, … les nourrir.Depuis aicha n’a plus de nouvelles de Fadma. Ni de son père. L’année dernière des officiels sont enfin venus lui remettre le certificat de décès de sa sœur.

Fadma avait 25 ans lorsqu’elle a été kidnappée en 1973. Des circonstances de sa mort on en sait rien. Driss Benzekri promet que vérité sera faite.

L’IER va auditionner en séances publiques une cinquantaine de personnes. Des victimes des années de plomb qui ont un besoin d’« être entendues ».

Ce qui nous fait l’obligation d’entendre.

Cette chronique a été réalisée à partir de la rediffusion du magazine TAHQIQ sur 2M dimanche 28 novembre à 19h00.

Chronique : En quête de vérités

L’instance « Equité et Réconciliation » organise des auditions publiques pour donner la parole aux victimes des violations des droits humains que le Maroc a connues entre 1956 et 1999.

Ces auditions se dérouleront en séance publique et seront couvertes par les médias audiovisuels.

Ce blog sera consacré, en partie, à ces audiences à travers une chronique intitulée « En quête de vérités ».